Konrad Schreiber, trajectoire d'un agronome

De Triple Performance
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Dans cet entretien, Konrad Schreiber retrace un parcours personnel et professionnel hors norme, depuis son enfance dans le Sud-Ouest jusqu’à son rôle de référence de l’agronomie des sols vivants. Fils de réfugiés d’Allemagne de l’Est, il relie très tôt agriculture, démocratie et esprit critique. Installé en Bretagne dans les années 1980, il découvre les impasses du modèle agricole intensif : endettement, quotas, inflation réglementaire, destruction des rivières et perte de biodiversité. À partir de l’observation de terrain, il remet en cause le labour, qu’il considère comme la première cause de dégradation des sols, et défend une agriculture fondée sur des sols toujours couverts, peu ou pas travaillés, riches en vie biologique. Son cheminement l’amène à promouvoir une approche pragmatique : mesurer les résultats réels des pratiques, sortir des oppositions idéologiques, et reconstruire une agriculture productive, écologique et durable, inspirée du fonctionnement même du vivant.

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Résumé
Dans cet entretien, Konrad Schreiber retrace un parcours personnel et professionnel hors norme, depuis son enfance dans le Sud-Ouest jusqu’à son rôle de référence de l’agronomie des sols vivants. Fils de réfugiés d’Allemagne de l’Est, il relie très tôt agriculture, démocratie et esprit critique. Installé en Bretagne dans les années 1980, il découvre les impasses du modèle agricole intensif : endettement, quotas, inflation réglementaire, destruction des rivières et perte de biodiversité. À partir de l’observation de terrain, il remet en cause le labour, qu’il considère comme la première cause de dégradation des sols, et défend une agriculture fondée sur des sols toujours couverts, peu ou pas travaillés, riches en vie biologique. Son cheminement l’amène à promouvoir une approche pragmatique : mesurer les résultats réels des pratiques, sortir des oppositions idéologiques, et reconstruire une agriculture productive, écologique et durable, inspirée du fonctionnement même du vivant.

Entretien accordé au webjournal L’ORTIE, le journal des Collectifs informels écocitoyens Entre Bièvre et Rhône, Février 2022.


Site web : https://reseau-ecocitoyens.jimdofree.com/



Introduction

Dans cet entretien, Konrad Schreiber revient longuement sur son parcours personnel, professionnel et intellectuel. Il y retrace les grandes étapes de sa vie, depuis son enfance dans le Sud-Ouest jusqu’à son engagement dans le développement agricole, puis dans la promotion des sols vivants, de l’agroécologie et du maraîchage sur sol vivant.

Le fil conducteur de son témoignage est la construction progressive d’un regard critique sur l’agriculture productiviste, sur l’administration française, sur les politiques agricoles et environnementales, et sur les impasses d’un modèle technique fondé sur le travail du sol. À l’inverse, il défend une approche fondée sur l’observation, l’évaluation des résultats, la biologie des sols, la couverture permanente des terres, et l’idée que la nature fonctionne selon une logique de production, de recyclage et de durabilité.

Une histoire familiale marquée par l’exil

Konrad Schreiber explique que ses parents sont originaires d’Allemagne de l’Est. Ils ont vécu les bouleversements du XXe siècle, en particulier la guerre puis la collectivisation. Issus d’un milieu paysan, ils ont quitté l’Allemagne de l’Est au moment où s’installait le rideau de fer et sont arrivés en France en 1960.

Il souligne combien cette histoire familiale l’a marqué très tôt. Ses parents, dit-il, étaient profondément réfractaires aux systèmes autoritaires. Cette mémoire de la guerre, du fascisme et du communisme a laissé une empreinte durable dans son éducation. Il dit avoir grandi avec une double culture : une culture d’origine allemande, fortement marquée par le rejet des totalitarismes, et une culture française, liée à l’éducation reçue en France et à l’attachement à la démocratie.

Il rappelle aussi que la France de l’époque accueillait de nombreux exilés et opposants aux dictatures : harkis, pieds-noirs, Portugais fuyant la dictature salazariste, Espagnols fuyant le franquisme, et auparavant des Italiens. Il insiste sur cette capacité de la France à intégrer des populations venues de pays en crise ou sous régime autoritaire.

Une enfance dans le Sud-Ouest rural

Konrad Schreiber est né en France, dans le Sud-Ouest, en Chalosse, qu’il rattache au Béarn pour simplifier. Il décrit une enfance dans un territoire encore très vivant écologiquement : rivières naturelles, abondance de poissons, d’oiseaux migrateurs, de gibier, présence des ortolans, des grives, des palombes, des vanneaux, des grues.

Il évoque un monde rural où l’on chassait, pêchait, vivait avec les saisons et avec la biodiversité. Il insiste sur le contraste entre cette enfance et la dégradation environnementale qu’il observera ensuite.

Ses parents s’installent dans un contexte très particulier : après les grands incendies qui ont ravagé la forêt landaise à la fin des années 1940, dans un moment où il faut remettre en culture, défricher et reconstruire. Cette période coïncide avec la révolution verte et avec une politique agricole très volontariste : investir, produire, moderniser. Les prix étant garantis, la logique est simple : plus on produit, plus on augmente son chiffre d’affaires.

Le malaise scolaire et la réorientation vers l’agriculture

Il raconte ensuite un épisode important de sa jeunesse : son malaise à l’école. Élève orienté vers les filières générales scientifiques, il suit un parcours classique jusqu’au baccalauréat, mais ressent de plus en plus fortement qu’il n’est pas à sa place.

Il dit avoir pris conscience d’un décalage entre ce qu’on lui promettait — devenir un cadre, une élite, réussir dans l’ascenseur social — et ce qu’il ressentait profondément. Lorsqu’il demande à se réorienter, il se heurte selon lui à l’incapacité du système scolaire à accompagner ce type de bifurcation. Il garde un souvenir très violent du mépris affiché à l’époque envers le métier de paysan, présenté comme un choix dévalorisant, presque comme un gâchis pour un « bon élève ».

C’est pourtant vers l’agriculture qu’il se tourne après le bac. Il décrit cette décision comme un passage à rebours de la hiérarchie implicite des métiers. Il devient alors, selon ses mots, un « transfuge du système ».

Les premiers constats de destruction écologique

Pendant ses études agricoles, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, il assiste à de grands travaux d’aménagement dans sa région d’origine : recalibrage des cours d’eau, suppression des arbres de bord de rivière, drainage des bas-fonds, enrochement.

À l’époque, explique-t-il, tout cela est présenté comme du progrès : il faut accélérer l’évacuation de l’eau, agrandir les parcelles, mettre en culture, irriguer, produire davantage. Mais avec le recul, il considère ces opérations comme des catastrophes écologiques. Elles ont détruit des habitats, de la biodiversité, sans résoudre durablement les problèmes d’inondation ou de production.

À travers cet exemple, il commence à développer une critique plus générale de l’administration centrale et de ses schémas directeurs imposés d’en haut.

Les années bretonnes et le modèle agricole dominant

Ses études le conduisent ensuite en Bretagne, dans les années 1980. Il explique qu’à cette époque, la Bretagne est le modèle agricole dominant : développement spectaculaire des productions de porcs, de volailles et de lait, modernisation rapide, dynamisme des filières. Pour la formation agricole, la Bretagne représente alors l’exemple de la réussite technicienne.

Il s’y installe durablement, y construit sa vie personnelle et professionnelle, et y commence ce qu’il appelle la deuxième partie de sa vie.

Installation en 1986 : une ferme difficile dans un contexte de crise

Konrad Schreiber s’installe en 1986 sur une ferme louée, après un tiers, avec un bail de carrière de 21 ans non renouvelable. Il insiste sur le fait qu’en arrivant de l’extérieur, on récupère souvent « les mauvaises fermes », les exploitations les plus difficiles.

Son installation se fait dans un contexte tendu : crise des quotas laitiers, blocage de la production, puis stabilisation des prix. Il se retrouve pris dans une double contrainte : un système de production qu’il a appris et dans lequel il a investi, mais dont les possibilités d’évolution sont désormais bloquées.

À cela s’ajoute l’arrivée de nouvelles politiques agricoles et environnementales. La réforme de la PAC de 1992 transforme en profondeur les logiques économiques. Le revenu devient dépendant des aides. Dans le même temps, les réglementations environnementales se multiplient.

Le choc des réglementations environnementales

À partir des années 1990, il voit se mettre en place les premières directives nitrates. Avec son groupe local de Cuma, il commence à discuter concrètement des conséquences de ces politiques : baisse des prix, blocage des volumes, inflation réglementaire, nouveaux contrôles.

Il raconte qu’en réalisant son premier bilan azoté, il découvre une moyenne d’apport de 450 unités d’azote par hectare et par an, très au-dessus des plafonds réglementaires. Pourtant, ce système repose alors largement sur de l’herbe et fonctionne économiquement.

Le problème est, selon lui, que l’administration impose des règles sans être capable de proposer des solutions techniques viables pour les exploitations concernées. On exige de réduire les intrants tout en maintenant les performances, sans savoir comment faire.

Il teste alors intellectuellement plusieurs pistes, notamment l’agriculture biologique, mais constate qu’avec le niveau d’endettement d’une ferme jeune installée, une telle conversion est économiquement impossible dans les conditions de l’époque.

Une hypothèse fondatrice : et si l’administration se trompait ?

C’est dans ce contexte qu’avec d’autres agriculteurs, il formule une hypothèse qui va structurer toute la suite de son raisonnement : et si l’administration centrale se trompait ?

Il ne s’agit plus seulement de discuter des contraintes imposées, mais d’interroger leur efficacité réelle. Produisent-elles des résultats ? Améliorent-elles vraiment la qualité de l’eau, la biodiversité, l’environnement ? Si ce n’est pas le cas, que se passera-t-il ? La réponse qu’il anticipe est simple : toujours plus de règles, toujours plus d’interdictions, sans remise en cause de la méthode.

Cette question de l’évaluation devient centrale chez lui. Il reproche profondément aux politiques publiques de ne jamais mesurer sérieusement les résultats des pratiques qu’elles imposent.

La critique du traitement administratif de l’environnement

Selon Konrad Schreiber, l’environnement ne peut pas être piloté uniquement par la réglementation. Il considère qu’on a confondu objectif légitime et méthode inadaptée. Qu’il faille améliorer la qualité de l’eau ne lui paraît pas contestable ; en revanche, il estime que la traduction française de ces objectifs s’est faite par des dispositifs inefficaces, souvent contre-productifs.

Il prend l’exemple de la dégradation de bassins versants autrefois en bon état. Selon lui, certaines politiques ont poussé à labourer davantage, à remettre en culture des prairies, à simplifier les systèmes, ce qui a aggravé l’érosion, les transferts d’azote et la perte de biodiversité.

Il affirme ainsi qu’on a souvent accusé les paysans alors que les vrais responsables étaient des schémas techniques, économiques et administratifs imposés d’en haut.

Le tournant : s’intéresser au sol

C’est à ce moment-là qu’il entre dans ce qu’il appelle sa troisième vie : le développement agricole. Avec d’autres, il commence à chercher comment gérer réellement l’environnement à partir des pratiques agricoles elles-mêmes.

Le raisonnement se simplifie progressivement : la base, c’est l’habitat et la nourriture. Toute vie a besoin d’une maison en bon état et de ressources alimentaires. Dans les agroécosystèmes, cette base est constituée par le sol et par les plantes.

De là découle une intuition fondamentale : si l’on veut comprendre l’environnement, il faut partir du sol, premier outil de production agricole mais aussi base de toute la biodiversité.

La découverte des travaux américains sur la conservation des sols

Grâce aux premiers usages d’Internet, il découvre alors les travaux américains sur la conservation des sols. Il explique qu’aux États-Unis, la catastrophe du Dust Bowl dans les années 1930 a conduit à une prise de conscience majeure : le travail du sol et la destruction de la couverture végétale ont provoqué une catastrophe écologique, économique et sociale de grande ampleur.

Cette découverte est décisive pour lui. Elle lui permet de relire autrement l’histoire agricole moderne. Il insiste sur un point : dans les années 1930, il n’y avait ni glyphosate, ni pesticides modernes, ni engrais de synthèse généralisés. Le principal facteur de destruction était donc le travail du sol lui-même.

Il en déduit que la première grande cause de dégradation écologique agricole, historiquement, est mécanique : ce sont les outils qui détruisent les habitats, déstructurent les sols et rendent les milieux vulnérables à l’érosion.

Repenser les intrants à partir des usages

Ce déplacement du regard le conduit aussi à reconsidérer la question des intrants. Il ne défend pas une lecture morale opposant de bons et de mauvais produits, mais une logique d’usage et de résultat.

Il prend l’exemple du glyphosate : utilisé pour détruire une couverture sans travail du sol puis implanter immédiatement une nouvelle culture, il peut selon lui permettre de préserver la structure du sol, la vie du sol et les vers de terre. En revanche, utilisé sur sol nu, de manière répétée, sans restitution de biomasse, il devient destructeur.

Il résume cela en reprenant un principe classique : ce n’est pas le produit en soi qui fait tout, mais l’usage qui en est fait. Il rapproche ce raisonnement de celui de Paracelse : la dose et l’usage font le remède ou le poison.

Les abeilles, les fleurs et les erreurs d’analyse

Sur la question des abeilles, il raconte avoir enquêté sur des territoires où les colonies s’effondraient sans usage significatif d’insecticides. Il cite le cas d’une vallée où les abeilles mouraient alors même qu’il n’y avait pas de néonicotinoïdes.

L’analyse qu’il en tire est que la disparition des fleurs, liée aux pratiques de récolte précoces destinées à maximiser la valeur protéique des fourrages, peut suffire à affamer les pollinisateurs. Là encore, il ne nie pas les effets possibles des produits, mais critique les diagnostics trop simples qui désignent systématiquement une seule cause sans observer le système dans son ensemble.

Une autre lecture de l’histoire agronomique : Olivier de Serres

Dans sa reconstruction intellectuelle, Konrad Schreiber revient aussi à l’histoire longue de l’agronomie, et notamment à Olivier de Serres. Il le présente comme un agronome majeur, lié à Henri IV, ayant compris l’importance de la rotation, de la prairie temporaire, des légumineuses et de la polyculture-élevage.

Il insiste sur le fait qu’Olivier de Serres avait déjà saisi une logique fondamentale : pour produire durablement, il faut couvrir le sol, alterner les cultures, restaurer la fertilité biologique et articuler cultures et élevage.

Il décrit ainsi une rotation où la prairie riche en légumineuses restaure la fertilité, permet l’alimentation animale et assure ensuite de bonnes cultures. Cette lecture lui permet de montrer que les grands principes des sols vivants et de la couverture permanente ne sont pas une invention récente, mais une redécouverte.

Toujours couvert, jamais travaillé

Peu à peu, son raisonnement agronomique se condense autour de quelques principes très simples :

  • le sol doit être toujours couvert ;
  • le sol doit être le moins travaillé possible, voire jamais travaillé ;
  • il faut produire un maximum de biomasse végétale ;
  • il faut nourrir la vie du sol ;
  • il faut raisonner les pratiques à partir de leurs résultats.

Pour lui, le végétal donne la leçon essentielle : la nature fait de la croissance, pas de la décroissance. Lorsqu’on laisse un milieu évoluer, il produit davantage de biomasse, structure davantage le sol, recycle davantage. Le problème n’est donc pas de produire moins, mais de produire autrement, en s’appuyant sur les mécanismes du vivant.

Développement agricole et création de projets

À partir des années 2000, il s’engage dans des projets de développement agricole. Il participe notamment à la création de l’Institut de l’agriculture durable, structure privée rassemblant autour de la table des agriculteurs, des agronomes, des fabricants d’intrants, des semenciers, des acteurs du machinisme.

L’objectif est de sortir des oppositions idéologiques et d’observer ce qui fonctionne réellement. Il explique que cette démarche reste très mal acceptée par de nombreuses institutions, qui refusent selon lui d’admettre que des méthodes venues du terrain puissent remettre en cause les schémas établis.

Le maraîchage sur sol vivant

Un des projets les plus importants issus de cette période est le maraîchage sur sol vivant, développé avec François Mulet. Le point de départ est simple : des maraîchers cherchant à produire pour des AMAP constatent que les systèmes classiques leur demandent énormément de travail pour des résultats économiques fragiles.

En s’appuyant sur les travaux de Dominique Soltner, ils expérimentent des systèmes fondés sur la couverture des sols avec paille, bois raméal fragmenté et matières organiques, sans travail du sol. Après quelques années, ils obtiennent, selon Konrad Schreiber, des performances comparables à celles du maraîchage conventionnel, sans pesticides ni travail du sol.

Cette expérimentation donne naissance à l’association Maraîchage sur sol vivant, qui va diffuser largement ces pratiques.

Ver de Terre Production

Pour élargir encore la diffusion de ces idées et de ces savoir-faire, Konrad Schreiber participe avec François Mulet au développement de Ver de Terre Production, chaîne YouTube et plateforme de formation.

Il la présente comme un outil de transmission de savoir-faire paysans, ouvert à tous. Le projet vise à rendre accessibles des connaissances pratiques sur les sols vivants, l’agroécologie, l’élevage, le maraîchage, la fertilité, la couverture des sols, le jardinage.

Il insiste sur le fait que ce travail s’adresse à la fois aux agriculteurs et au grand public.

Les paysans et la transition vers les sols vivants

Interrogé sur la réception de ces idées dans le monde paysan, il explique qu’au départ elles ont été largement inaudibles. Elles allaient à l’encontre de toute la culture technique dominante, soutenue par les coopératives, les filières, les instituts et les cadres classiques de l’enseignement agricole.

Mais selon lui, la situation a changé. Après une phase pionnière faite d’essais, d’erreurs et d’apprentissages, la logique des sols vivants est aujourd’hui beaucoup mieux comprise. Il affirme que, désormais, de nombreux paysans convergent vers cette approche, qu’ils soient en bio ou en conventionnel.

Il souligne que la guerre entre bio et non-bio a perdu de sa pertinence dès lors qu’on revient au fond du problème : tous ont un sol à préserver, à couvrir, à nourrir. Les moyens diffèrent, mais les grands principes agronomiques peuvent être partagés.

Il ajoute néanmoins que le principal blocage se situe maintenant moins chez les agriculteurs que chez les structures qui les encadrent : coopératives, institutions, recherche, administration, politiques publiques.

Une critique radicale des institutions techniques et scientifiques

Konrad Schreiber est très sévère envers les institutions françaises. Il estime que l’INRAE, l’ADEME, l’Office français de la biodiversité et une grande partie de l’appareil technico-administratif ne disposent pas des bons outils pour observer la réalité des pratiques agricoles et de leurs effets.

Il leur reproche de ne pas mesurer ce qui se passe réellement dans les champs, de fonctionner à partir de modèles, de catégories idéologiques ou de schémas administratifs, et de ne pas évaluer les résultats.

Cette critique est au cœur de toute sa parole : sans diagnostic réel, sans évaluation, il ne peut pas y avoir de bonne politique agricole ni environnementale.

L’élevage, le carbone et les gaz à effet de serre

Dans la dernière partie de l’entretien, il aborde la question du climat et des gaz à effet de serre. Il soutient que les bilans appliqués à l’agriculture sont incomplets, car ils ne comptabilisent que les émissions et pas les captations.

Pour lui, une prairie, une culture, un arbre, un système de polyculture-élevage captent du carbone en permanence. Les vaches ne doivent donc pas être évaluées uniquement comme des émettrices de méthane, mais dans un système global qui prend en compte la photosynthèse, la production de biomasse, la vie du sol et le stockage dans les écosystèmes.

Il affirme même que certains systèmes d’élevage bien conçus peuvent avoir un bilan net favorable en matière de carbone.

Une vision philosophique : le XXIe siècle sera biologique ou ne sera pas

Au-delà de l’agronomie, Konrad Schreiber développe une vision plus générale. Il oppose deux humanités possibles :

  • une humanité misant sur l’artificialisation, le contrôle technique total, les ressources finies, le monde artificiel ;
  • une humanité s’appuyant sur la biologie, le recyclage, les cycles, la production végétale, le vivant.

Pour lui, le monde artificiel est structurellement limité, car il dépend de ressources rares et finies. À l’inverse, le monde biologique fonctionne selon une logique de cycle : il produit, recycle, transforme les déchets en ressources, et peut ainsi durer.

Il insiste sur le fait que l’être humain ne se situe pas à l’extérieur de la nature mais à l’intérieur de la biologie. C’est pourquoi, selon lui, il faut quitter une vision extérieure de « l’environnement » pour entrer dans une compréhension du vivant comme système dont nous faisons partie.

Il résume cette conviction par une formule forte : le XXIe siècle sera biologique ou ne sera pas.

Conclusion

À travers ce récit de vie, Konrad Schreiber présente sa trajectoire comme un cheminement progressif, parti de l’expérience paysanne concrète, passé par la crise, le doute, l’observation, la remise en cause des évidences, puis la reconstruction d’une pensée agronomique fondée sur le sol, les plantes, la biodiversité et l’évaluation des résultats.

Son témoignage mêle autobiographie, critique institutionnelle, histoire de l’agriculture, réflexion écologique et vision philosophique. La cohérence d’ensemble repose sur quelques idées centrales : observer, mesurer, comprendre les usages, respecter les cycles du vivant, produire en s’appuyant sur la biologie plutôt qu’en la détruisant.