BRF et fertilisation : calculer sa fumure organique - partie 1, Benoit Noël
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Formation réalisé à la demande de la Fédération Gardoise des vins IGP - IGP Cévennes – IGP Coteaux du Pont du Gard – IGP Gard
Pour en savoir plus sur le travail de Benoit Noël : https://jardinierdumonde.be/
Présentation de la formation
La vidéo s’ouvre sur la présentation de la structure « Vers de terre Production », engagée dans la diffusion du savoir, la formation agricole, l’accompagnement et la prestation vidéo au service de la transition agroécologique.
Benoît Noël se présente comme ingénieur agronome. Il explique être « tombé » dans la thématique du BRF il y a plus de 25 ans, ce qui lui donne une longue expérience du sujet. Il précise connaître très bien le BRF, tout en disant avec humour qu’il connaît « beaucoup moins bien la vigne malheureusement », ce qui ouvre la porte à des échanges avec les participants, qui pourront aussi lui apprendre certaines choses.
Il insiste sur l’intérêt du format proposé : la formation ne doit pas seulement transmettre des connaissances théoriques, mais aussi permettre aux participants de construire eux-mêmes leur système de production, en s’appuyant sur toute l’expérience accumulée sur le BRF. Le BRF est présenté comme un outil supplémentaire au service des exploitations et des systèmes de culture.
Benoît Noël annonce qu’il va faire un panorama relativement large de la thématique, tout en restant centré sur l’objectif principal : permettre de calculer ses systèmes de production et sa fumure organique à partir du BRF. Il invite les participants à intervenir, à poser des questions, et précise que le contenu pourra s’écarter du chemin prévu en fonction des besoins du groupe.
Objectif des modules
L’objectif général est d’arriver à utiliser cet outil, relativement nouveau à l’échelle de l’agriculture, pour calculer des systèmes de production. Benoît Noël explique qu’il a mis au point une formule permettant de calculer les apports, mais que cette formule n’est pas très simple à transmettre. Jusqu’à présent, il en est souvent venu à faire lui-même le travail d’ajustement dans tel ou tel système de production et à proposer des « recettes » toutes faites. Ici, l’objectif est au contraire d’acquérir les idées et les concepts permettant de faire soi-même les calculs.
La formation est organisée en trois modules plus une visite de terrain. Le premier module, qui correspond à cette première partie, doit poser les bases : histoire du BRF, fondements, apports spécifiques du BRF, et possibilité de le produire à l’échelle de la ferme.
Qu’est-ce que le BRF ?
Le BRF est le « bois raméal fragmenté ». Pour bien comprendre ce que c’est, Benoît Noël propose de revenir à son histoire.
Au départ, ces matières n’étaient pas réellement disponibles sous cette forme. Dans les années 1970, le développement des broyeurs de branches a changé la donne. Le but initial était surtout de compacter les déchets verts : broyer les branches permettait de réduire fortement leur volume, environ par sept, ce qui facilitait leur transport et leur gestion. Cette évolution accompagne l’émergence d’une gestion organisée des déchets verts par les particuliers, les collectivités et parfois les entreprises.
Des origines entre broyage, compostage et expérimentations
Benoît Noël rappelle qu’un Français, Jean Pain, a développé une méthode de compostage de broussailles qui porte son nom. Cette méthode a beaucoup influencé ce qui s’est fait ensuite. Jean Pain gérait un domaine boisé de 250 hectares dans le sud de la France, où il devait entretenir la végétation pour limiter les feux de forêt. Il a mis au point un broyeur, a composté des broussailles en andains, et a développé tout un système agricole autour de cette matière.
Le compost obtenu était utilisé pur, en surface, sur une couche d’une dizaine de centimètres, dans laquelle il cultivait directement. Benoît Noël rappelle que Jean Pain est allé très loin dans la valorisation de ces biomasses : production de gaz de broussailles pour faire rouler une 2CV modifiée, chauffage de la maison et de la serre grâce à la chaleur des tas de compost, etc. L’intérêt de ce travail est aussi qu’il a été très bien documenté, avec des chiffres précis.
Au même moment, au Canada, une autre voie se développe : celle du BRF. Benoît Noël évoque les « pères du BRF », en particulier Edgar Guay, haut fonctionnaire canadien, qui cherchait des solutions pour valoriser les branches broyées et améliorer la situation sociale dans les zones forestières du Québec. Avec d’autres agronomes, il a commencé à mener des essais chez des agriculteurs. C’est le début de l’« épopée du BRF ».
Ainsi, deux voies techniques apparaissent :
- le compostage, qui s’est d’abord largement diffusé ;
- le BRF, qui revient aujourd’hui pour de nombreuses raisons, notamment parce qu’il présente des avantages très importants pour la vie du sol.
Les premières études sur le BRF
Les premières études canadiennes sont menées au début des années 1980 par Guay, Lapointe et Lachance. Elles portent sur l’utilisation du BRF en agriculture. De grandes quantités de BRF, probablement issues de l’élagage sous les lignes à haute tension, sont épandues avec du lisier, puis mises en culture. Les résultats donnent lieu à un premier rapport technique.
Très vite, Gilles Lemieux, forestier canadien, s’empare du sujet. Il mène une étude scientifique sur la régénération forestière, puis contribue fortement à diffuser le BRF à l’international : en Afrique, en Belgique, en France, et dans d’autres pays. Benoît Noël souligne cependant que Gilles Lemieux, étant forestier, maîtrisait moins la question de l’azote, qui est davantage une problématique d’agronome. Selon lui, cela a contribué à installer l’idée que la « faim d’azote » n’était pas vraiment un problème.
Or, très tôt, d’autres études canadiennes abordent explicitement cette question. Benoît Noël cite notamment les travaux de D. Gagnon et collaborateurs, qui ont mené des essais sur pomme de terre, céréales, grandes cultures, et suivi sur plusieurs années l’évolution de la matière organique des sols. Ces travaux montrent des améliorations de l’humus stable et cherchent à quantifier l’immobilisation de l’azote et sa compensation.
Benoît Noël raconte qu’il a retrouvé ces études dans les papiers du professeur Lemieux, dans son bureau, et qu’il en a fait des photocopies, ce qui lui a permis d’en prendre connaissance alors qu’elles étaient peu diffusées.
Les recherches menées en Belgique
Au début des années 2000, Benoît Noël commence à travailler lui-même sur le sujet en Belgique. Il travaille alors pour une multinationale de gestion des déchets et met en place un partenariat avec un centre de recherche. Des camions de déchets verts broyés sont envoyés pour faire des essais. Puis des crédits de recherche permettent de lancer de vraies études sur le BRF.
L’objectif de ces recherches est de déterminer les paramètres techniques du BRF pour son usage agricole : comment l’utiliser, le valoriser, à quoi il équivaut, quels effets il produit. Plusieurs travaux de fin d’études contribuent à cette avancée : comptage des vers de terre, mesures d’infiltration dans les profils de sol, analyses de l’immobilisation de l’azote, etc.
Selon Benoît Noël, ces travaux ont permis d’établir les principaux paramètres de valorisation agricole du BRF. Il estime qu’il ne s’est plus passé énormément de choses ensuite, même si des recherches complémentaires seraient utiles pour affiner encore la compréhension des équivalences entre BRF et autres matières carbonées.
Le nœud du problème : la faim d’azote
Vers 2006, les études belges ont permis, selon Benoît Noël, de résoudre la question technique du principal frein au développement du BRF : la faim d’azote.
Il distingue clairement les deux approches :
- avec le compost, on a un produit fini, stable, facile à utiliser, qui ne pose pas de problème de faim d’azote ; on peut l’épandre sans trop calculer ;
- avec les matières fraîches comme le BRF, il peut y avoir immobilisation de l’azote du sol et baisse importante des rendements si l’on ne sait pas calculer.
Pour lui, le BRF est plus compliqué à utiliser que le compost, mais beaucoup plus intéressant, car il stimule davantage la vie du sol. Pour bénéficier de ces gains, il faut accepter cette complexité et apprendre à calculer.
Deux approches du BRF : qualitative et quantitative
Benoît Noël explique qu’à partir des premiers travaux canadiens, deux approches du BRF se sont développées.
L’approche qualitative
Cette approche, largement diffusée par Gilles Lemieux puis par des praticiens comme Jacky Dupéty et Gilles Domenech, s’intéresse surtout aux aspects qualitatifs du BRF : qualité des essences, fraîcheur, pureté, résineux ou feuillus, échauffement éventuel, etc.
Elle a été très efficace pour populariser le BRF. Benoît Noël reconnaît que c’est sans doute cette approche qui a amené la plupart des participants à s’intéresser au sujet.
Mais il en montre aussi les limites : dans cette logique, si « ça ne pousse pas », on aura tendance à dire que le BRF n’est « pas bon » — pas assez pur, pas assez frais, contenant des résineux, etc.
L’approche quantitative
L’approche défendue par Benoît Noël est différente. Pour lui, si « ça ne pousse pas », c’est d’abord parce que ça manque d’azote. Il privilégie donc une lecture en tonnes, mètres cubes, kilos d’azote, coefficients de transformation, etc.
Il explique qu’il ne se préoccupe pas énormément de la « qualité intrinsèque » du BRF, contrairement à l’approche qualitative. Ce qui l’intéresse d’abord, c’est la quantité et les équilibres à calculer.
Selon lui, les deux approches ont eu leur utilité :
- l’approche qualitative a permis de faire connaître le BRF ;
- l’approche quantitative permet de le mettre réellement au service de l’agriculture productive.
Pourquoi s’intéresser au BRF ? L’état des sols
Benoît Noël prend ensuite un recul plus large sur l’état des sols agricoles. Il évoque des cartes de sa région montrant :
- l’érosion des terres, visibles jusque dans la couleur brune des cours d’eau ;
- la décroissance très importante des taux de matière organique des sols sur une cinquantaine d’années ;
- la fragilisation des agroécosystèmes.
Il souligne que certaines de ces terres comptent parmi les meilleures du monde, avec plusieurs mètres de limons fertiles, mais qu’elles s’érodent malgré tout. Les symptômes deviennent visibles : battance, coulées de boue, pertes de sol, difficultés croissantes en culture.
Il cite aussi l’exemple d’un responsable de ferme expérimentale affirmant que « l’humus, ça ne sert à rien », au motif qu’il cultivait sur des sols presque sans humus. Pour Benoît Noël, cela montre à quel point certains systèmes ont été artificialisés : le sol devient un simple substrat physique, et tout ce que faisaient auparavant la matière organique et la vie du sol est remplacé par des machines, des engrais et des produits phytosanitaires.
Qui a tué les sols ?
Benoît Noël passe en revue plusieurs explications possibles de la dégradation des sols :
- les grosses machines ;
- les engrais chimiques ;
- les pesticides ;
- le travail du sol ;
- les tassements et la destruction mécanique ;
- mais surtout, l’effondrement de la vie du sol.
Il ne nie pas l’effet des machines, du travail du sol ou des produits, mais insiste sur un point : un sol vivant a une certaine capacité à résister, à amortir, à dégrader même certains produits. Le problème principal est que cette vie du sol a disparu progressivement.
Il raconte à ce sujet qu’un professeur spécialiste de physique des sols et d’érosion lui a un jour avoué ne pas savoir ce qu’est un ver de terre, ni ce que sont réellement la matière organique des sols et la vie du sol. Pour Benoît Noël, cela montre le découplage qui a longtemps existé entre une vision purement physique du sol et sa dimension biologique.
La révolution de la connaissance de la vie du sol
Benoît Noël rappelle que la connaissance scientifique de la vie du sol est en réalité récente. Après la Seconde Guerre mondiale, des moyens importants ont été donnés à la recherche, ce qui a permis de mieux explorer les sols et leurs organismes. Mais cette dynamique s’est ensuite essoufflée, et beaucoup de spécialistes n’ont pas été remplacés.
Il rappelle quelques ordres de grandeur pour un sol très vivant :
- environ 1 kg d’organismes vivants par m² ;
- dont environ 600 g de champignons ;
- 100 g de bactéries ;
- 100 g de micro-arthropodes ;
- le reste étant constitué notamment de lombriciens.
Pour lui, le point central est que cette vie du sol produit directement l’agrégation stable du sol :
- les champignons enserrent et collent les particules ;
- les bactéries produisent des gels ;
- la faune crée des galeries et de la porosité.
Autrement dit, la stabilité du sol n’est pas seulement une affaire de chimie et de « lien argilo-humique » au sens classique ; elle est très largement biologique et dynamique.
Une question jamais posée : combien mange un sol vivant ?
Benoît Noël insiste ensuite sur ce qu’il considère comme une véritable révolution conceptuelle. Depuis environ 12 000 ans d’agriculture, on s’est rarement demandé combien mange réellement un sol vivant.
Il propose une image frappante : avec environ 10 tonnes d’organismes par hectare dans un sol très vivant, on a l’équivalent, en poids, d’un troupeau d’une vingtaine de vaches par hectare sous nos pieds. Or, si l’on ne sait pas combien mange une vache, on risque de la laisser mourir de malnutrition. Selon lui, c’est exactement ce qui est arrivé aux sols.
La grande nouveauté introduite par le BRF et par les réflexions qu’il a suscitées est d’avoir posé cette question quantitative. En croisant différents chiffres, Benoît Noël et Conrad estiment qu’un sol vivant consommerait de l’ordre de 20 à 30 tonnes de matière sèche par hectare et par an.
Cette question change tout :
- elle oblige à s’intéresser aux arbres, au BRF, à l’agroforesterie ;
- elle oblige à réduire le travail du sol pour économiser la matière organique ;
- elle met en avant les couverts végétaux, les TCS, les semis sous couvert ;
- elle pousse à repenser les systèmes de production.
Le BRF comme ouverture vers de nouveaux systèmes
Benoît Noël fait un parallèle avec la permaculture, qu’il présente comme une vision holistique de l’agriculture, mais souvent pensée à petite échelle. Selon lui, l’« agriculture du vivant » retrouve aujourd’hui, à grande échelle, beaucoup de ces principes :
- agroforesterie ;
- réduction du travail du sol ;
- attention à la vie du sol ;
- réduction, voire suppression, des produits ;
- complexification des systèmes.
Tout cela reforme un ensemble cohérent. Ce n’est pas seulement une technique ; c’est une nouvelle manière de concevoir les agroécosystèmes.
Pour lui, le BRF a joué un rôle majeur dans cette évolution, car il a conduit pour la première fois à apporter volontairement au sol une matière fortement carbonée, non pas d’abord pour nourrir la plante, mais pour nourrir la vie du sol. Cela a ouvert un nouveau champ de réflexion agronomique.
Où trouver la matière ?
Une fois admis qu’un sol vivant consomme énormément de biomasse, une difficulté majeure apparaît : où trouver 20 à 30 tonnes de matière sèche par hectare et par an ?
Benoît Noël passe en revue plusieurs sources :
- les couverts végétaux, qui peuvent produire 4 à 10 tonnes de matière sèche, mais avec un coefficient isohumique faible ;
- les chaumes et résidus de culture, souvent autour de 2 tonnes de matière sèche ;
- les fumiers, qui apportent de la matière organique mais sont limités, notamment par la directive nitrates ;
- l’élevage, qui recycle du carbone mais n’en « produit » pas.
Selon lui, tout cela est insuffisant pour faire réellement remonter les taux de matière organique du sol à des niveaux élevés. Cela permet parfois de stabiliser, mais pas de « révolutionner » le sol. Il faut donc l’arbre.
Pourquoi l’arbre devient indispensable
L’arbre a pour Benoît Noël un rôle central, car son coefficient de transformation en matière organique du sol est très élevé. Il permet de produire un carbone concentré, désormais mécanisable grâce au broyeur, et très efficace pour reconstituer les sols.
Il en tire une conclusion forte : on ne s’en sortira pas sans remettre des arbres partout, alors même qu’on en a beaucoup arraché au cours des dernières décennies.
L’arbre est présenté comme :
- un producteur de matière organique pour le sol ;
- un protecteur contre l’érosion ;
- un amortisseur face aux événements climatiques ;
- un refuge pour la biodiversité et les auxiliaires ;
- une source d’énergie, de matériaux, voire de fruits ;
- une technologie mature de captage du CO2.
Pour Benoît Noël, l’agriculture la plus durable n’est pas forcément celle qui consomme le moins de pétrole, mais celle qui comporte le plus d’arbres.
Compostage ou BRF frais ?
Benoît Noël revient ensuite à la comparaison entre compostage et BRF frais.
Le compostage présente des avantages :
- produit fini ;
- matière stable ;
- simplicité d’usage ;
- réduction du volume à transporter ;
- gestion sanitaire ou phytosanitaire de certaines matières.
Mais il a aussi des inconvénients majeurs :
- il coûte cher ;
- il émet beaucoup de CO2 ;
- il se fait hors sol ;
- il perd une grande partie de l’énergie contenue dans la biomasse.
Il rappelle un chiffre fort : si l’on composte des branches au lieu de les incorporer directement en BRF, on perd l’équivalent d’environ 40 MWh par hectare, soit environ 4 000 litres de pétrole « à vers de terre » par hectare et par an. C’est cette énergie qui, au lieu d’alimenter la vie du sol, sert à chauffer l’air sur la plateforme de compostage.
De ce point de vue, le compostage est vu comme une technique pensée pour rendre rapidement l’azote disponible à la plante, alors que le BRF frais nourrit directement le système vivant du sol.
Comment le sol réagit au BRF
Benoît Noël présente ensuite le fonctionnement global du BRF dans le sol.
Le bois a un rapport C/N élevé, donc il n’est pas directement valorisable par les bactéries. Mais les champignons, qui dominent la biomasse vivante du sol, sont parfaitement adaptés à ce type de substrat. Ils sont capables :
- de recycler leur propre azote ;
- de produire des enzymes puissantes ;
- de décomposer les constituants du bois, y compris la lignine ;
- d’ouvrir ensuite la voie aux autres organismes du sol.
Les micro-arthropodes, comme les collemboles et les acariens, broutent les champignons ; d’autres acariens en sont les prédateurs ; les déjections alimentent à leur tour d’autres organismes. Toute une chaîne trophique se met en place.
Les plantes interviennent également via leurs interactions rhizosphériques : elles produisent des sucres pour nourrir la vie du sol, qui en retour leur fournit de quoi se nourrir au moment utile. Cela permet de comprendre pourquoi, dans un sol vivant, l’azote n’est pas forcément libre en grande quantité, mais reste tout de même disponible pour la culture.
La stimulation de la vie du sol
Les observations et analyses réalisées montrent une forte stimulation de la vie du sol après apport de BRF :
- stimulation des champignons, très marquée et durable ;
- stimulation des bactéries et actinomycètes surtout dans les six premiers mois ;
- modification importante du fonctionnement de la mésofaune.
Benoît Noël insiste sur la vitesse de transformation des sols. Il raconte qu’en incorporant du BRF dans des terres limoneuses ou limono-argileuses dégradées, il voit en deux ans une transformation très nette :
- au départ, des mottes compactes, presque « du béton » ;
- ensuite, une structure grumeleuse, proche du couscous ;
- plus de champignons ;
- plus de galeries de vers de terre ;
- une terre visiblement plus vivante.
Effets sur le pH, le calcium, le magnésium et le carbone
Les analyses montrent également :
- une stabilisation du pH ;
- des augmentations notables du calcium et du magnésium, impliqués dans les liens argilo-humiques ;
- une hausse du carbone du sol parfois spectaculaire.
Benoît Noël souligne que, contrairement à ce qu’on admettait dans des systèmes classiques à humus décroissant, le BRF permet d’augmenter rapidement les taux de matière organique. Il donne un ordre de grandeur : avec 500 m³/ha de BRF, on peut gagner environ 1 % de matière organique en une fois.
Les paramètres agronomiques du BRF
Benoît Noël donne plusieurs repères chiffrés pour un BRF « standard » :
- masse volumique : environ 350 kg/m³ ;
- coefficient isohumique : 50 % ;
- production de matière organique du sol : environ 75 kg par m³ de BRF ;
- capacité d’absorption d’eau : environ 350 litres par m³ ;
- azote contenu dans le BRF : environ 1,8 kg/m³ ;
- phosphore et potassium : présents, mais en quantités modestes.
Il insiste sur le fait que le BRF est un excellent amendement, mais pas un engrais au sens strict. Son rôle principal est d’améliorer la structure, la biologie et le stock de carbone du sol.
La qualité du BRF
Même si ce n’est pas son angle principal, Benoît Noël répond longuement aux questions sur la qualité du BRF.
Il rappelle plusieurs éléments issus notamment des études canadiennes :
- plus la branche est fine, plus elle est riche en nutriments, notamment en azote ;
- plus le broyage est fin, plus la matière est rapidement digérée par le sol ;
- plus la matière est fraîche, plus elle est proche du BRF et moins elle a évolué vers un compost.
Il explique cependant qu’il ne faut pas être trop paralysé par ces questions. Les sols « ont faim » et sont capables de manger beaucoup de choses. Il préfère raisonner d’abord en quantité.
Résineux ou feuillus ?
La question des résineux revient souvent. Benoît Noël rappelle que certaines études de Gilles Lemieux sur la régénération forestière montraient des effets variables selon les essences, avec parfois des blocages pour certains résineux.
Mais il souligne que l’agriculture n’est pas la forêt :
- dans une forêt de résineux, les aiguilles s’accumulent en surface dans un milieu fermé ;
- en agriculture, on apporte de petites quantités, souvent mélangées au sol, dans un contexte très différent.
De son expérience, pour les doses annuelles habituelles, les résineux ne posent pas de problème majeur. Il ne recommande pas de construire tout un système uniquement sur du bois de tronc de résineux, mais il ne considère pas cela comme un frein important.
Incorporation ou apport en surface
La question de l’incorporation revient régulièrement. Benoît Noël explique que :
- dans un sol très dégradé, l’incorporation mécanique permet d’aller vite, puisque la vie du sol n’est plus assez active pour faire elle-même le travail ;
- quand le sol redevient vivant, la matière apportée en surface disparaît rapidement, preuve que la vie du sol vient la chercher ;
- à ce stade, continuer à incorporer mécaniquement peut devenir contre-productif, car cela détruit des vers de terre et perturbe à nouveau le système.
Il défend donc une vision progressive :
- au début, beaucoup de machines et beaucoup de matière organique pour reconstruire ;
- ensuite, réduction progressive du travail du sol ;
- à terme, apport en surface dans un système vivant qui s’auto-organise.
Le calcul de la faim d’azote
Le point central de cette première partie est l’introduction de la méthode de calcul de la faim d’azote liée au BRF.
Benoît Noël explique que lorsqu’on mélange du BRF au sol, deux phénomènes se produisent :
- une immobilisation immédiate de l’azote disponible par la vie du sol stimulée ;
- une séquestration plus durable d’azote dans la nouvelle matière organique du sol formée.
Première loi : l’immobilisation immédiate
Les essais menés ont permis d’établir une loi générale. Lorsqu’on mélange du BRF au sol, la part d’azote immédiatement réorganisée par la vie du sol est de :
- 27 % de base ;
- plus 7,5 % par centimètre de BRF incorporé.
Autrement dit :
- avec 1 cm de BRF, environ 34,5 % de l’azote disponible est immobilisé ;
- avec 3 cm, environ 49,8 % ;
- avec 5 cm, environ les deux tiers.
Cette loi permet de calculer de manière précise combien d’azote va être capté instantanément par la vie du sol au moment de l’apport de BRF.
Deuxième loi : la séquestration à terme
Le BRF se décompose en environ 18 mois. Au terme du processus, 1 m³ de BRF produit environ 75 kg de matière organique du sol. Or cette matière organique contient de l’azote.
Benoît Noël explique le raisonnement :
- 75 kg de matière organique du sol contiennent environ 3 kg d’azote ;
- mais le BRF de départ n’en contenait qu’environ 1,8 kg ;
- il faut donc que 1,2 kg d’azote supplémentaire aient été captés ailleurs.
Conclusion :
- chaque m³ de BRF apporté séquestre à terme environ 1,2 kg d’azote supplémentaire.
Cette valeur permet de calculer le besoin total d’azote lié à la construction d’un stock de matière organique croissant.
Un changement de paradigme agronomique
Benoît Noël insiste sur un point fondamental : dans les systèmes classiques, à humus décroissant, l’azote immobilisé par la vie du sol finit généralement par être relargué sur le cycle de culture. Mais dans un système à humus croissant, on stocke vraiment de l’azote dans le sol.
C’est pourquoi les systèmes qui cherchent à augmenter le carbone des sols se retrouvent toujours confrontés à la question de l’azote. Augmenter le carbone du sol, c’est aussi séquestrer de l’azote.
Il montre d’ailleurs que les courbes d’évolution du carbone et de l’azote dans ses essais se ressemblent fortement, preuve que les deux phénomènes sont étroitement liés.
Vers des sols qui régulent l’azote
Enfin, Benoît Noël présente des résultats montrant qu’un sol traité au BRF tend à fonctionner différemment du point de vue de l’azote :
- l’azote libre dans le sol diminue ;
- le système « choque » rapidement les excès d’azote ;
- les pertes par lessivage peuvent être fortement réduites ;
- les plantes peuvent pourtant mieux pousser.
Il en tire l’idée qu’un sol vivant et structuré par le BRF permet à l’azote de circuler majoritairement par voie biologique, entre matière organique, vie du sol et plantes, sans passer durablement par une case « azote minéral libre » dans le sol. Cela réduit à la fois :
- les pertes ;
- les pollutions ;
- et potentiellement certaines adventices nitrophiles.
Conclusion de cette première partie
Dans cette première partie, Benoît Noël pose les bases de sa démarche :
- comprendre l’histoire du BRF ;
- distinguer compostage et BRF frais ;
- replacer le BRF dans une réflexion plus large sur la vie du sol et la reconstruction des agroécosystèmes ;
- montrer que le vrai verrou technique n’est pas la « qualité magique » du BRF, mais le calcul de l’azote ;
- introduire les lois quantitatives permettant de raisonner les apports.
La suite de la formation doit permettre d’aller plus loin dans les calculs pratiques, afin de dimensionner précisément les apports de BRF et la fumure organique selon les objectifs de production et d’évolution du sol.