25 ans de semis direct dans le Gers, retour d'expérience de Christian Abadie

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Depuis 2001, Christian Abadie conduit dans le Gers une transition progressive vers le semis direct sous couverture végétale, sur des sols peu profonds, hydromorphes et sensibles à l’érosion. Installé d’abord dans un système d’élevage bovin avec maïs ensilage, il constate la baisse de la matière organique, la battance et les pertes de terre, avant un déclic provoqué par les conférences de Claude et Jean-Claude Tissier, Carlos Crovetto, Frédéric Thomas, puis surtout les échanges avec Lucien Séguy. Son témoignage retrace 25 ans d’essais, d’ajustements et d’audace : arrêt du travail du sol, mise en place de doubles couverts, associations complexes d’espèces, semis de maïs et soja dans des couverts roulés. Résultats : meilleure protection des sols, forte réduction du ruissellement et de l’érosion, stockage de carbone, baisse de la mécanisation, des intrants et de l’irrigation, avec une productivité stabilisée puis améliorée.

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Résumé
Depuis 2001, Christian Abadie conduit dans le Gers une transition progressive vers le semis direct sous couverture végétale, sur des sols peu profonds, hydromorphes et sensibles à l’érosion. Installé d’abord dans un système d’élevage bovin avec maïs ensilage, il constate la baisse de la matière organique, la battance et les pertes de terre, avant un déclic provoqué par les conférences de Claude et Jean-Claude Tissier, Carlos Crovetto, Frédéric Thomas, puis surtout les échanges avec Lucien Séguy. Son témoignage retrace 25 ans d’essais, d’ajustements et d’audace : arrêt du travail du sol, mise en place de doubles couverts, associations complexes d’espèces, semis de maïs et soja dans des couverts roulés. Résultats : meilleure protection des sols, forte réduction du ruissellement et de l’érosion, stockage de carbone, baisse de la mécanisation, des intrants et de l’irrigation, avec une productivité stabilisée puis améliorée.

Cette intervention a eu lieu dans le cadre du colloque d'hommage à Lucien Séguy et Hubert Charpentier.

Pour retrouver la vidéo du colloque dans son entièreté : https://www.youtube.com/watch?v=aXs59o8AoZc




Présentation de l’exploitation et contexte

Christian Abadie présente son retour d’expérience sur le semis direct dans le Gers, sur une ferme conduite en polyculture avec engraissement de bovins, en semis direct sous couverture végétale depuis 2001.

Il explique avoir connu Lucien Seguy lors d’une conférence en 2001, mais que leur véritable travail commun sur la ferme s’est surtout développé à partir de 2013-2014, notamment autour de la mise en place de couverts végétaux très diversifiés, y compris au jardin, avec de nombreuses espèces que Lucien lui a fait découvrir.

La pluviométrie annuelle de la ferme est de l’ordre de 800 à 900 mm, avec de fortes variations selon les années, pouvant aller de 700 à 1 300 mm. Selon Christian Abadie, le principal problème n’est pas seulement la quantité d’eau, mais surtout sa répartition :

  • des excès possibles au moment des semis d’automne ;
  • des déficits au printemps et en été ;
  • une année précédente qualifiée de relativement catastrophique sur le plan climatique.

Des sols très contraignants

Christian Abadie décrit un sol peu profond et très contraignant. Sur le profil observé dans une tranchée :

  • la partie supérieure correspond à la « boulbène » ;
  • en dessous se trouve un horizon de grepp, décrit comme « du béton », imperméable, que l’eau et les racines traversent très difficilement.

Lorsque l’épaisseur de sol exploitable n’est que de 40 cm, voire 30 cm ou 25 cm, cela entraîne :

  • des problèmes d’hydromorphie en hiver, car l’eau s’évacue difficilement, même avec des drains ;
  • une faible réserve utile en été, liée à la faible profondeur de sol.

Historique de la ferme et dégradation des sols

Christian Abadie s’est installé en 1983. À cette époque, la ferme était très orientée vers l’élevage, avec beaucoup de prairies et peu de terres labourées. Il rappelle qu’alors la tendance dominante était :

  • de retourner les prairies ;
  • de faire du maïs ensilage ;
  • d’acheter notamment du soja d’Amérique.

Avec le recul, il reconnaît que cette orientation n’était probablement pas la bonne.

Sur le plan agronomique, il a constaté une dégradation progressive du sol :

  • un taux de matière organique initial autour de 3 % ;
  • puis une baisse régulière ;
  • jusqu’à environ 1,5 % dans les années 2000.

Il évoque aussi les conséquences visibles de cette dégradation :

  • la formation fréquente de croûtes de battance après semis ;
  • la nécessité de casser la croûte, voire de resemer ;
  • l’érosion des sols, avec de la terre emportée dans les rivières.

Pour lui, les solutions à ces problèmes sont aujourd’hui connues, même si elles ne sont pas encore assez largement appliquées.

Le déclic de 2001 pour le semis direct

L’année 2001 constitue un tournant majeur. Christian Abadie découvre réellement le semis direct à la suite d’une conférence de Claude Bourguignon. Il prend ensuite contact avec Jean-Claude Tissier pour visiter sa ferme. Cette visite coïncide avec une conférence donnée à proximité par Carlos Crovetto, ce qui renforce encore sa réflexion.

Il décrit cette période comme très riche, avec plusieurs intervenants qui faisaient connaître ces techniques. Il cite aussi Frédéric Thomas parmi ceux qui ont commencé à parler sérieusement de semis direct.

Une phrase de Carlos Crovetto l’a particulièrement marqué : la nature montre le bon chemin, mais l’homme ne sait pas toujours le prendre. Pour Christian Abadie, la référence est claire :

  • la forêt ;
  • la prairie ;
  • un sol jamais travaillé ;
  • mais toujours couvert.

Il dit avoir eu là un « sacré déclic » et être parti à 100 % dans cette voie.

Les premières années en semis direct

Les trois premières années ont été compliquées, faute d’accompagnement technique. Ensuite, son adhésion au GEDA lui a permis de rectifier certaines pratiques et de retrouver des résultats jugés convenables.

En 2013, l’acquisition d’un semoir pour le maïs à 40 cm d’écartement marque une nouvelle étape importante dans son système.

L’influence de Lucien Seguy

Christian Abadie insiste sur l’importance de l’appui de Lucien Seguy, en particulier sur les couverts végétaux et les associations de plantes.

Il dit retenir de Lucien deux mots essentiels :

Selon lui, il faut oser :

  • arrêter le travail du sol ;
  • passer au semis direct ;
  • semer des couverts ;
  • parfois implanter des cultures dans des couverts vivants.

Il reconnaît qu’au départ, sans accompagnement, cela peut être compliqué. Son seul regret est de ne pas avoir davantage exploré certaines pistes quand Lucien était là.

La stratégie du double couvert

Christian Abadie présente ensuite sa stratégie de double couvert, qu’il juge particulièrement adaptée à son contexte.

Entre une céréale récoltée dans le Sud-Ouest entre le 15 et le 20 juin, et une culture de printemps semée l’année suivante, il peut s’écouler 9 à 10 mois. Cette durée permet d’envisager deux couverts successifs :

  • un couvert estival ;
  • puis un couvert hivernal.

Le couvert estival

Le couvert estival peut produire énormément de biomasse en deux à trois mois avec des espèces estivales. La principale limite reste l’eau. Christian Abadie précise que l’année précédente, pour la première fois en vingt ans, il n’a pas pu semer pendant l’été, tant les conditions étaient sèches. L’automne lui-même est resté compliqué.

Parmi les espèces utilisées dans les mélanges estivaux, il cite :

  • le tournesol géant, que Lucien Seguy lui avait fait découvrir et qu’il juge remarquable ;
  • le sorgho ;
  • le radis chinois, conseillé pour décompacter les sols hydromorphes ;
  • le sarrasin ;
  • l’amarante ;
  • parfois du soja, lorsque quelques semences restent disponibles.

À propos du soja dans le mélange, il rappelle que même si la graine n’est pas récoltée, cela permet de produire de l’azote, un « azote organique retard » selon l’expression de Lucien.

Le couvert hivernal avant maïs

Le couvert hivernal précédant un maïs repose surtout sur une forte densité de légumineuses, complétée par un peu de céréales, par exemple :

Christian Abadie rejoint ici l’idée défendue par Jean-Claude Tissier selon laquelle l’avoine est l’une des meilleures céréales pour les couverts.

Le couvert hivernal avant soja

Avant soja, Lucien Seguy lui recommandait une dominante très nette de graminées :

  • environ 80 % de graminées ;
  • 20 % de légumineuses.

Christian Abadie considère qu’il faut effectivement privilégier les graminées dans ce cas.

Exemples de mélanges et espèces marquantes

Le tournesol géant

Le tournesol géant occupe une place particulière dans le témoignage. Christian Abadie le décrit comme une plante fabuleuse pour les couverts, grâce à :

  • sa grande vigueur ;
  • sa biomasse aérienne importante ;
  • son système racinaire très puissant.

Dans certains essais, mélangé à du maïs, il a même concurrencé ce dernier, ce qui lui paraît spectaculaire. Il souligne notamment le diamètre impressionnant des tiges.

L’amarante

L’amarante a également été testée en plusieurs variétés. Christian Abadie insiste sur sa complémentarité dans les mélanges de couverts, à la fois :

  • en partie aérienne ;
  • en partie souterraine.

Il répond aussi à une question fréquente : le risque de « salir » les parcelles avec de l’amarante. D’après son expérience, ce risque est très faible en semis direct sous couverture végétale :

  • il observe très peu de dicotylédones problématiques ;
  • ce sont surtout les graminées adventices qui posent question ;
  • même lorsque les amarantes montent à graines, il ne constate pas de levées gênantes l’année suivante.

Il ne sait pas précisément si cela tient à l’action des oiseaux ou à des conditions de germination défavorables, mais il affirme n’avoir jamais eu de problème sur ce point.

Le maïs géant

Lucien Seguy lui avait aussi apporté une population de maïs géant venant, selon lui, du Brésil. Un pied mesuré atteignait 5 mètres de haut, avec des épis situés à 4 mètres. En revanche, la productivité en grain était faible, car cette variété, très tardive, n’était pas adaptée aux conditions du Sud de la France.

Le semis dans les couverts

Le maïs semé dans couvert

Pour le maïs, Christian Abadie montre des couverts dans lesquels la féverole est privilégiée, avec de l’avoine en dessous.

Pendant longtemps, il détruisait le couvert avant le semis. Sous l’influence de Lucien Seguy, il a osé laisser pousser le couvert jusqu’au dernier moment, puis semer et rouler en même temps.

Il explique que cette technique a bien fonctionné chez lui, notamment parce que le mois de mai est historiquement le plus pluvieux. En revanche, l’année précédente, avec une sécheresse extrême, il a préféré détruire le couvert trois semaines avant le semis. Selon lui, ceux qui ont maintenu le couvert jusqu’au dernier moment dans ces conditions l’ont regretté.

Il en tire une conclusion importante : il faut adapter le semis direct sous couverture végétale au climat et à son évolution. Ce n’est pas le climat qu’on adapte au système, c’est le système qu’il faut adapter au contexte local.

Il souligne aussi que le maïs est capable de lever dans une forte couverture, y compris au travers de feuilles de féverole.

Le soja semé dans couvert

Pour le soja, il montre des couverts riches en graminées, notamment en triticale. Lors de ses premiers essais dans un couvert très développé, il avoue avoir été inquiet. Il craignait l’échec et le regard des autres, mais Lucien Seguy l’a accompagné quotidiennement au téléphone pour le rassurer.

Christian Abadie insiste sur plusieurs points :

  • même sous une forte couverture, le soja parvient à lever correctement ;
  • le paillage conserve très bien la fraîcheur du sol après pluie ou irrigation ;
  • cette couverture réduit les levées d’adventices.

Il donne un exemple de comparaison entre deux parcelles :

  • même date de semis du couvert ;
  • même date de semis du soja ;
  • seule différence : la date de destruction du couvert.

Dans une parcelle, le couvert a été détruit un mois avant le semis. Dans l’autre, il a été détruit le jour du semis. Dans la seconde, le sol est resté plus longtemps à l’ombre, ce qui a fortement limité les levées d’adventices. Cette parcelle n’a même pas reçu d’herbicide antidicotylédones.

Il évoque aussi la question de l’impasse sur glyphosate. Lorsque le couvert est très avancé, cela pourrait se tenter, mais cela suppose de semer suffisamment tard, vers le 15-20 mai, pour que les graminées soient épies. Il juge donc le compromis délicat à trouver.

Les doubles cultures et les méteils

Christian Abadie a aussi mis en place d’autres successions culturales :

  • des méteils à base d’avoine, fèverole, vesce, pois fourrager, récoltés en ensilage, puis suivis d’un soja ;
  • des orges d’hiver récoltées immatures autour du 1er juin, suivies d’un maïs en deuxième culture.

Dans son système avec bovins, cette double culture pouvait être intéressante pour produire davantage de fourrage.

Récolte du maïs épi et restitution au sol

Pour l’engraissement, Christian Abadie a utilisé la technique du maïs épi ensilé. L’ensileuse était équipée d’un cueilleur de batteuse, de sorte que seuls les épis entraient dans la machine. Le reste — tiges, feuilles et résidus — restait au sol.

Il considère cette technique très intéressante pour le sol, car elle permet de restituer une quantité importante de carbone.

Des observations de terrain sur la vie du sol

Sur certaines photos, Christian Abadie mentionne la présence de champignons visibles sur les pailles en décomposition. Pour lui, cela illustre bien l’activité biologique liée au maintien d’un paillage abondant au sol.

Évaluation scientifique du système avec l’INRA

Christian Abadie présente une parcelle suivie pendant plusieurs années par l’INRA dans le cadre d’un projet visant à comparer deux systèmes :

  • un système en semis direct sous couverture végétale chez lui ;
  • un système labouré chez un voisin.

Il s’agissait du projet Baguages, financé par l’Agence de l’eau Adour-Garonne. L’objectif était de quantifier différents aspects agronomiques des systèmes.

Résultats sur le ruissellement et l’érosion

Un test de ruissellement a été réalisé avec une pluie artificielle de 200 mm.

Les résultats mentionnés sont les suivants :

  • en système labouré : 23 % de l’eau a ruisselé ;
  • en système SCV : 5 %.

Concernant la terre entraînée :

  • 12 g/litre en labour ;
  • 0,3 g/litre en SCV.

En ramenant cela à la perte réelle de terre au mètre carré :

  • 552 g/m² en labour ;
  • 3 g/m² en SCV.

Christian Abadie souligne à quel point cet écart est parlant.

Résultats sur le carbone

Des analyses de sol jusqu’à 60 cm de profondeur ont montré, selon lui, qu’en 20 ans il y a eu séquestration de carbone à hauteur d’environ :

  • 1,25 tonne par hectare et par an.

À l’échelle de la ferme, sur une centaine d’hectares, cela représenterait environ 2 500 tonnes de carbone injectées dans le sol.

Les améliorations constatées sur la ferme

Christian Abadie résume les principaux effets positifs du semis direct sous couverture végétale sur son exploitation.

Préservation et fertilité du sol

Le premier bénéfice est la préservation du sol :

  • réduction de l’érosion ;
  • amélioration de la fertilité ;
  • reconstruction progressive de la matière organique.

Il insiste sur deux leviers :

Baisse du poste mécanisation

Le passage à ce système a entraîné une baisse importante du poste mécanisation.

Diminution progressive des intrants

La diminution des intrants a été progressive. Christian Abadie insiste sur la prudence nécessaire au démarrage : il faut mettre toutes les chances du bon côté et ne pas réduire trop vite, au risque de fragiliser la mise en place du système.

Réduction de l’irrigation

Il rapporte qu’on lui avait annoncé qu’il pourrait réduire l’irrigation de 30 %. Il affirme avoir constaté cette possibilité dès la première année.

Productivité stabilisée puis améliorée

Enfin, il explique que la productivité a d’abord été stabilisée, puis améliorée. Son raisonnement initial était simple :

  • stopper la baisse de fertilité ;
  • regagner progressivement en qualité de sol ;
  • pour, à terme, améliorer les rendements tout en diminuant les intrants.

Hommage à Lucien Seguy

Pour conclure, Christian Abadie lit un courrier d’hommage à Lucien Seguy de la part de Sandrine Gallon et Alain Coudurier.

Ils y rappellent leur découverte des SCV en 2004 avec Jean-Claude Tissier et Hubert Charpentier, puis leur mise en relation avec Lucien Seguy, qu’ils considèrent comme leur mentor. Ils évoquent notamment :

  • un premier appel du Brésil en mars 2006 ;
  • leur volonté de développer le riz pluvial en Camargue ;
  • l’envoi de semences par Lucien ;
  • son accompagnement constant ;
  • des voyages et rencontres marquants.

Ils résument aussi plusieurs expressions et principes que Lucien répétait souvent :

  • interroger la nature lorsqu’on ne sait pas ;
  • adopter une approche systémique globale ;
  • identifier les contraintes les plus limitantes ;
  • aller vers un système résilient ;
  • viser une chimie minimale sans travail du sol ;
  • faire monter les qualités nutritionnelles et organoleptiques des productions ;
  • introduire des mélanges de plantes très performants ;
  • « dessécher les biomasses » ;
  • « cousez le sol par les racines » ;
  • protéger avec un paillis ;
  • nourrir le « bouillon de culture » sous les pieds ;
  • construire des matrices pérennes de systèmes de culture ;
  • travailler avec des gens de confiance.

Ils saluent chez lui :

  • son savoir ;
  • son expertise ;
  • sa détermination ;
  • sa gentillesse ;
  • sa générosité ;
  • sa simplicité.

Christian Abadie termine lui aussi par un remerciement appuyé à Lucien Seguy pour ses précieux appuis, ainsi qu’à Jacqueline pour sa gentillesse.

Conclusion

Le témoignage de Christian Abadie montre une trajectoire de plus de vingt ans de semis direct dans un contexte pédoclimatique difficile. Son expérience met en avant :

  • l’importance du sol couvert en permanence ;
  • le rôle central de la biomasse et de la matière organique ;
  • l’intérêt des mélanges végétaux adaptés aux objectifs de culture ;
  • la nécessité d’oser changer de pratique ;
  • mais aussi d’adapter finement le système aux conditions locales et aux évolutions du climat.

Son retour d’expérience souligne également combien l’accompagnement technique et humain, en particulier celui de Lucien Seguy, a été déterminant dans la construction et la réussite progressive de son système.