Système de cultures bio dans le Cher (18) : production de lentille, sarrasin et petit épeautre, destinée à l’alimentation humaine

De Triple Performance
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Antonin Chantrier est gérant de deux exploitations : la SCEA de Rechignon avec 300 ha et la SCEA du Bois de Genièvre avec 220 ha, sur les communes de Brécy et Rians dans le Cher (18). La totalité de la surface est conduite en agriculture biologique, et 300 ha sont irrigables. Tout est en rotation, il n’y a pas de monoculture. Il pratique le labour systématique sur les cultures de printemps, et également en conditions compliquées.

L’objectif est d’implanter toute culture à bas intrants sur les parcelles à faible potentiel et celles non irrigables. L’entreprise réalise des prestations extérieures comme l’épandage, l’ensilage, etc. Une grande partie du matériel est en CUMA, avec du matériel globalement récent.

Contexte de la ferme :

  • Nom des fermes : SCEA de Rechignon, SCEA du Bois de Genièvre
  • Localisation : Brécy et Rians (18220)
  • UTH : 4,5 (groupement d’employeurs vendant de la prestation de main d’œuvre à hauteur de 3 UTH sur les deux SCEA)
  • SAU (Surface Agricole Utile) : 520 ha (répartis sur les deux fermes)
  • Type de sol : argilo-calcaire moyen, argilo-limoneux profond, argilo-calcaire   superficiel
  • Atelier : grandes cultures
  • Cultures : blé, colza, maïs, pois, haricot vert, lentille, sarrasin, épeautre, orge, …

Schéma de l’assolement

Prenons l’assolement d’une des deux exploitations qu’Antonin Chantrier possède.


La culture de lentille

La lentille est une légumineuse qui fixe l’azote atmosphérique pour le restituer dans le sol ce qui réduit la nécessité d’utiliser des engrais azotés.

Antonin Chantrier a introduit la lentille avant tout comme tête d’assolement pour valoriser ses terres superficielles et non irrigables. La lentille permet d’y maintenir une rotation cohérente, avec une culture peu consommatrice d’intrants et adaptée à ces conditions.

La date de semis est un levier clé, mais difficile à maîtriser. Un semis tardif permet de réduire la pression des bruches, mais il expose la culture aux coups de chaleurs, au moment de la floraison, ce qui peut faire chuter considérablement les rendements. À l’inverse, un semis trop précoce augmente le risque sanitaire. L’agriculteur a donc fait le choix d’un semis intermédiaire, généralement début avril, afin de trouver un compromis entre ces deux contraintes. Les sols étant pauvres et superficiels, un labour est réalisé avant le semis, suivi d’un semis combiné. Le précédent est le plus souvent un seigle, suivi d’un couvert. L’agriculteur utilise des semences de lentille fermières, sans renouvellement de semences. Il récolte sa culture autour de mi-juillet généralement, selon les années.

Il y a une dizaine d’années, la culture donnait des résultats satisfaisants, mais ils se sont rapidement dégradés depuis quelques années. Le principal problème aujourd’hui reste la pression des bruches. Cette incertitude rend la culture très difficile à sécuriser, ce qui pose un problème pour une culture principale, en tête d’assolement.

Pour aller plus loin … En 2025, il a implanté 9,30 hectares de lentilles, avec un objectif fixé à 10 qx nets par hectare. Il tend à arrêter cette culture, pour la remplacer par le pois chiche, culture qu’il apprécie particulièrement pour sa régularité. Par exemple, Antonin Chantrier nous indique que pour le même type de sol et la même année, il a réalisé 16 qx de rendement en lentille contre entre 20 et 30 qx en pois chiche. Ce dernier valant certes moins cher que la lentille (1200 €/T contre 1800 €/T), il est tout de même plus avantageux pour sa régularité (16 qx en lentille étant une très bonne année ici mais peut atteindre 0 certaines saisons) et son rendement plus élevé. Antonin Chantrier conclu que le pois chiche est plus simple sur tous les points, et moins risqué.

Itinéraire technique 2025 de la lentille


La culture de sarrasin

Le sarrasin est une plante intéressante dans la remise en cultures de parcelles sales par ses qualités nettoyantes et ses capacités à assimiler les toxines présentes dans le sol, de plus qu’il génère très peu de charges.

Antonin Chantrier utilise le sarrasin avant tout comme une culture opportuniste, soit en dérobée derrière des cultures précoces, soit pour combler des surfaces non implantées, comme des coins de parcelles ou des semis ratés.

Le semis est réalisé avec des semences fermières de la variété Harp (en général). En culture principale, l’implantation du sarrasin a lieu en seconde quinzaine de mai, tandis qu’en dérobée, il est plutôt positionné autour du 15 juin (dépendant de la récolte du précédent).

En 2025, il a implanté 3 hectares de sarrasin pour combler un coin de parcelle de haricot vert. L’année précédente, en 2024, il en avait semé 9 hectares, dont 5 en dérobé derrière un pois de conserve. Les surfaces varient donc fortement d’une année sur l’autre, en fonction des opportunités.

La conduite est volontairement sans intrants. Aucun apport fertilisant n’est réalisé, car l’objectif est de limiter le développement végétatif afin de favoriser la production de graines. Des apports d’azote conduiraient à une végétation excessive, au détriment du rendement grain.

Dans tous les cas, Antonin Chantrier pense que la réussite du sarrasin repose avant tout sur la pluie, jusqu’à la floraison, quel que soit le mode d’implantation. C’est donc une culture très aléatoire, de plus qu’elle est très sensible aux températures élevées. Sa floraison est continue, mais dès que les températures dépassent 30 °C, les fleurs avortent. Lors d’étés chauds, cela peut conduire à l’absence totale de rendement, tandis que les meilleures années permettent d’atteindre 14 à 15 qx par hectare secs et propres. Dans les situations les plus défavorables, la culture joue au minimum son rôle de protection du sol, indispensable en agriculture biologique.

La dernière campagne (2025), marquée par une forte sécheresse, illustre bien cette dépendance au climat. Le sarrasin a levé, puis a fortement souffert, donnant l’impression d’une culture quasiment perdue. Des pluies ont toutefois permis une reprise partielle, montrant la capacité de la plante à repartir lorsque les conditions redeviennent favorables.

Pour finir, Antonin Chantrier nous informe d’un point de vigilance important concernant le prosulfocarbe, herbicide très volatile, où la culture absorbe cette molécule (notamment en dérobé), ce qui peut poser un problème à la commercialisation, par exemple en multiplication de semence ou vente en meunerie.

Itinéraire technique 2024 du sarrasin


La culture de petit épeautre

Le petit épeautre, céréale ancienne à paille, est une culture rustique traditionnellement implantée dans des zones à sols pauvres et à contraintes climatiques marquées, présentant un intérêt agronomique important dans les systèmes de production à faibles intrants, comme le cas d’Antonin Chantrier, en agriculture biologique.

Il s’intègre parfaitement dans diverses rotations, et répond très bien à l’azote s’il y a une bonne tête d’assolement, générant un petit gain de rendement. L’agriculteur l’implante derrière un chia ou un maïs par exemple, car il demande donc très peu d’intrants et est tardif, ce qui permet d’apporter des éléments organiques et donc laisse le temps de minéraliser, contrairement au blé, qui a besoin d’azote pour taller. Le petit épeautre peut être installé partout et présente une forte résilience, contrairement au grand épeautre.

Le semis est généralement tôt pour de l’agriculture biologique (fin octobre) mais peut également se faire très tard, jusqu’en février, où l’agriculteur nous indique une perte de rendement de seulement 3-4 qx. Par conséquent, il nous précise un fort avantage : le petit épeautre permet donc d’étaler le temps de travail. Son objectif de rendement s’élève à 20 qx bruts.

Pour les interventions, il apporte de l’azote (pas systématiquement, dépend du précédent) sous forme de bouchons (10-5-0) avec un semoir à engrais simple ou sous forme de fientes (35-30-30) avec un épandeur 12 mètres. Ces 40 unités sont épandues le plus tôt possible (après le semis pour éviter le lessivage) mais après le 1er février pour respecter la réglementation. L’objectif étant d’intervenir sans risquer d’abimer les sols, sols pouvant être humides dû à l’hiver. De plus, il réalise généralement un roulage sorti hiver ainsi qu’un passage de herse étrille en avril.

La récolte s’effectue souvent fin juillet, après toutes les autres céréales. Selon le sol et la stratégie qu’il élabore, Antonin Chantrier choisit comme culture suivante une légumineuse pour le réenrichir (mais compliqué au niveau des maladies et la gestion des adventices) ou une culture qui valorise les engrais organiques comme le tournesol, maïs, soja, comme l’exemple du maïs en 2025, implanté après un couvert.

Étant une culture avantageuse sur de nombreux points, l’agriculteur a choisi de remplacer certaines cultures (40 ha de triticale, 30 ha d’orge de printemps, seigle, etc.)  par du petit épeautre (66 ha en 2025), générant un chiffre d’affaires plus important (1000 €/T pour le triticale contre 1600 €/T pour le petit épeautre décortiqué).

D’ailleurs, la ferme est équipée d’un système peu commun : une décortiqueuse. Elle permet, comme son nom l’indique, de décortiquer les graines d’épeautre. Il réalise des prestations de décorticage également pour d’autres agriculteurs, avec 600 à 1000 T d’épeautre passés à la machine en 2025. Il y a donc une petite valorisation à le vendre décortiquer et trier. Les enveloppes restantes (déchets obtenus représentant 40 % du produit brut) sont emmenées dans une unité de méthanisation à 15 kilomètres de l’exploitation. Environ 200 T/an sont générés chaque année, ce qui mobilise un UTH complet, permettant une diversification hivernale pour l’exploitation générant une rentrée d’argent supplémentaire.

Itinéraire technique 2025 du petit épeautre


Enjeux locaux

Avec notamment une recherche de diagnostic avec l’outil CRATer (https://territoiresfertiles.fr/?redirection=oui), réalisé par les Greniers d’abondance (https://resiliencealimentaire.org/), nous observons un effet moyen à néfaste des pratiques agricoles sur la biodiversité en champagne berrichonne (exemple de Rians sur la carte).

Antonin Chantrier s’inscrit dans une démarche d’agroécologie, étant donné qu’il est en agriculture biologique.

Localement, il a développé un marché en circuit court, avec la vente de graines de la ferme en magasin, pour l’alimentation humaine.  Des consommateurs recherchant de plus en plus de produits locaux sont donc satisfaits, de plus qu’ils sont issus d’une agriculture vertueuse, contrairement à la plupart des exploitations type du Berry, problématique souvent montrer du doigt.

Objectifs de production et à long terme

Diversifier ses rotations : Antonin Chantrier implante de nombreuses cultures, lui permettant d’étendre ses choix en fonction des différents facteurs biotiques ou abiotiques, de valoriser toutes les parcelles qu’il possède. En fonction des campagnes, chaque culture va réagir différemment face aux différentes pressions auxquelles elles sont confrontées. C’est pour cette raison qu’il recherche et teste de nouvelles cultures, comme la livèche par exemple, qui est un céleri perpétuel, qu’il avait implanté mais qui n’a pas forcément fonctionné.

Suivi des cultures

Rotation culturale

Selon Antonin Chantrier, il n’existe pas de règle en agriculture biologique : les rotations ne sont pas définies clairement, mais les cultures sont choisies en fonction de l’enherbement, des parcelles, des précédents et du reliquat azoté. Il y a donc ici une notion d’adaptabilité.

Au niveau des couverts végétaux, il opte pour le mélange avoine / féverole, dont il est largement satisfait. La technique qu’il utilise est de semer à la volée la féverole, labourer à 20 cm pour enfouir profondément ces graines et de semer ensuite l’avoine.

De plus, il n’introduit jamais de céréale à paille derrière un maïs, mais se tourne plutôt vers une légumineuse d’hiver, afin de réenrichir le sol, qui est implantée après 5-6 faux-semis.

Gestion de l’enherbement, des maladies et ravageurs

Pour faire face à une des problématiques les plus importante, en agriculture biologique (mais pas que), Antonin Chantrier gère l’enherbement de plusieurs manières.

Si le sarrasin est implanté en culture principale, derrière une céréale ou un maïs, il implante un couvert colza/sorgho/lin (lin pouvant provenir par exemple d’un reste de semence ne pouvant pas être vendu pour cause de métaux lourds) ou féverole/avoine. De même manière pour la lentille, derrière un seigle et couvert. Couvert qu’il détruira donc par labour d’hiver. Cette couverture du sol permet de concurrencer les adventices. Le labour lui permet d’enfouir les semences d’adventices profondément, là où la plupart ne peuvent plus germer.

De façon général, il pratique de nombreux faux-semis avant tout semis d’automne, notamment ici avant le petit épeautre. Cette technique permet d’écouler le stock semencier d’adventices du sol, qui pour lui n’a pas de prix, faut-il encore avoir de bonnes conditions de levées. Il est capable d’en pratiquer plus de 4 ou 5 de la récolte du précédent au semis d’automne.

Pour la lentille et le petit épeautre, il intervient souvent avec un passage d’herse étrille, et parfois écimage.

Au niveau des maladies et ravageurs sur petit épeautre et sarrasin, Antonin Chantrier n’est à priori pas embêter. Le petit épeautre est notamment résistant aux pucerons, JNO (Jaunisse Nanisante de l’Orge) et aux cicadelles, de plus qu’il ne craint absolument pas les insectes ravageurs dans les stockages.

La lentille elle, est exposée à un ravageur en particulier : la bruche. En effet, il constate de plus en plus de dégâts dus à ces insectes. D’ailleurs, en arrivant sur la ferme il y a plus de 10 années, il faisait 20-30 qx de rendement en lentille. Depuis 4-5 ans, même avec un rendement brut à 20 qx bruts, une fois triés, le rendement baisse à 10 qx net voir 0 certaines années (à cause des coques vides, causées par la bruche). Antonin Chantrier n'a pas encore de solutions durables pour lutter contre ces ravageurs, et tend à arrêter cette culture et se tourner vers le pois chiche.

Aspect économique

Lentille Sarrasin Petit épeautre
Produit récolte

Produit métha

1800 €

/

1200 €

/

1600 €

48 €

Semences 160 € 20 € 150 €
Engrais organique / / 70 €
Décorticage / / 140 €
Triage Inclus dans la semence Inclus dans la semence 60 €
Marge brute INDICATIVE 1640 €/ha 1180 €/ha 1228 €/ha

La marge brute ne comprenant pas les charges de structures (600 €/ha environ pour cette exploitation), ni les charges de mécanisation, ni les interventions de herse étrille, d’écimage, de roulage et autres, ces dernières ne sont donc pas comptabilisées dans le tableau.

Commercialisation

Culture Débouché
Lentille Vente directe (magasin ou big-bag)
Sarrasin Meunerie (crêperie)
Petit épeautre Meunerie

La surface en lentille étant faible, il pratique la vente directe. Ayant créé sa société « AB Graines » à la ferme, Antonin est équipé de machines de triage à destination de l’alimentation humaine.

Le sarrasin est également produit en petite quantité. Avec une production variant entre 5 et 10 T/an, il fournit une crêperie (pour farine) à hauteur de 3-4 T/an. Le reste sert d’approvisionnement pour ses semences fermières et celles des voisins.

Pour l’épeautre, il est donc vendu décortiqué et trié, et a pour débouché la meunerie. Les enveloppes restantes sont donc à destination de la méthanisation.

Bilan social et environnemental

Sur le plan social, les cultures de sarrasin, lentille et petit épeautre sont valorisés localement, et s’inscrit donc dans une démarche de respect du travail de l’agriculteur. Ces cultures, diversifiées, permettent d’équilibrer le temps de travail sur différentes périodes, participant aux meilleures conditions de travail. Antonin Chantrier, propose, par son entreprise AB Graines, des produits sains et locaux, vendus directement en magasin ce qui renforce le lien entre producteur et consommateur, démarche sociétale recherchée pour une alimentation durable.

Pour l’aspect environnemental, cette conduite, en l’absence d’intrants (chimiques), permet de préserver la qualité des sols et de l’eau, ainsi que la biodiversité. L’introduction de la lentille, culture fixatrice de d’azote, permet d’améliorer le fonctionnement biologique du sol et d’en faire bénéficier les cultures suivantes. Le petit épeautre lui permet de renforcer la résilience du système agricole face aux enjeux climatiques.

Point de vigilance : la gestion de l’enherbement mécaniquement, avec une consommation de carburant pouvant être élevée par le nombre de faux-semis réalisé.

Effets constatés des nouvelles pratiques

Ces cultures ont permis à Antonin Chantrier d’orienter son système vers des pratiques agricoles moins dépendante aux intrants tout en améliorant le fonctionnement de son sol, malgré le fait qu’il soit déjà en agriculture biologique.

Ces cultures permettent de réduire les charges, de sécuriser et diversifier les rotations, ainsi que valoriser les terres à faible potentiel. Elles contribuent également à renforcer l’autonomie de l’exploitation en permettant à l’agriculteur de créer des débouchés spécifiques liés à l’alimentation humaine et aux filières locales, induisant souvent une charge de travail importante en aval, mais générant une rentrée d’argent non négligeable.

Les effets positifs s’accompagnent toutefois de contraintes importantes. Les rendements de la lentille et du sarrasin sont dépendants des conditions météorologiques. Par conséquent, une réflexion doit être adoptée pour se tourner vers d’autres cultures plus résilientes face à un enjeu qui est non maîtrisable (exemple du pois chiche).

Conseils pour se lancer

Comme indique Antonin Chantrier, il n’existe pas de rotations classiques, en agriculture biologique. L’assolement de l’année va donc dépendre de plusieurs facteurs. Seulement faut-il aimer s’adapter en permanence. C’est la notion clé pour réussir à implanter ces nouvelles cultures, et les conduire de bonne manière. S’assurer de la valorisation/débouché de chaque culture est également un autre point clé à vérifier.  

Sources

o   Enquête réalisé au domicile d’Antonin Chantrier, sur les exploitations SCEA de Rechignon et SCEA du Bois de Genièvre, par Tom PERRIER, étudiant en BUT 3 Génie Biologique parcours Agronomie à l’IUT d’Angers, le 08/11/2025.

o   Outil CRAter