Marc André Sélosse, De la biodiversité du champ au microbiote & conclusion de la journée

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Pour conclure la journée, cette table ronde relie la biodiversité du champ au microbiote humain. Marc-André Sélosse rappelle que la plante n’est pas un organisme isolé : sa santé dépend étroitement des microbes du sol, en particulier des mycorhizes, indispensables à la nutrition et à la résistance aux stress. Les intervenants soulignent ainsi l’importance de pratiques agricoles qui favorisent la vie du sol, la diversité végétale, les semences anciennes et des systèmes moins perturbateurs. À l’autre extrémité de la chaîne, Sophie Durand explique que la diversité du microbiote intestinal est un facteur clé de santé, nourri par des aliments variés, riches en fibres, peu transformés et idéalement fermentés. Jean-Christophe Badi témoigne de son expérience d’agriculteur sur sols vivants, en lien avec la qualité nutritionnelle des aliments. En conclusion, la journée appelle à recréer des liens entre agriculture, alimentation, recherche, filières et citoyens.

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Résumé
Pour conclure la journée, cette table ronde relie la biodiversité du champ au microbiote humain. Marc-André Sélosse rappelle que la plante n’est pas un organisme isolé : sa santé dépend étroitement des microbes du sol, en particulier des mycorhizes, indispensables à la nutrition et à la résistance aux stress. Les intervenants soulignent ainsi l’importance de pratiques agricoles qui favorisent la vie du sol, la diversité végétale, les semences anciennes et des systèmes moins perturbateurs. À l’autre extrémité de la chaîne, Sophie Durand explique que la diversité du microbiote intestinal est un facteur clé de santé, nourri par des aliments variés, riches en fibres, peu transformés et idéalement fermentés. Jean-Christophe Badi témoigne de son expérience d’agriculteur sur sols vivants, en lien avec la qualité nutritionnelle des aliments. En conclusion, la journée appelle à recréer des liens entre agriculture, alimentation, recherche, filières et citoyens.

Pendant deux semaines, on vous propose de (re)découvrir la journée agroécologie au Salon de l'Agriculture 2020 !



De la biodiversité du champ au microbiote

Cette dernière table ronde de la journée porte sur la biodiversité, en essayant de relier ce que l’on voit dans les champs à l’autre bout de la chaîne alimentaire, jusqu’au microbiote humain.

Quand on parle de biodiversité, on pense souvent à la biodiversité visible dans les champs : oiseaux, papillons, insectes. À l’autre extrémité, on trouve la biodiversité alimentaire : par exemple ne pas manger une seule variété de tomate, mais une diversité beaucoup plus large d’aliments et de variétés.

L’objectif de cette table ronde est donc de faire le lien, de manière holistique et globale, entre le sol, ce qui a été vu le matin, et le microbiote, avec différents intervenants apportant chacun leur point de vue.

Les intervenants de cette séquence sont :

Les avancées sur la biodiversité des sols

En introduction, Marc-André Sélosse rappelle qu’il y a eu une « double histoire malheureuse » dans les deux derniers siècles.

D’abord, les humains sont « trop gros » : ils n’ont pas vu que le monde est fait de microbes. Les animaux et les plantes ne représentent que quelques éléments flottant dans un océan de vie microbienne. Cette réalité n’était pas intuitive.

Ensuite, on a fait à propos de la plante la même erreur qu’à propos des sociétés humaines : on les a conçues comme des objets autonomes, se régulant de l’intérieur, alors qu’elles sont profondément liées à leur environnement, qui leur impose des contraintes mais leur donne aussi des moyens d’agir.

Pour la plante, cela s’est traduit par une agriculture qui l’a isolée de ses relations biologiques :

  • si la plante est malade, on tue tous les microbes autour ;
  • si elle a besoin de phosphates, on les lui apporte directement ;
  • on a oublié que, pendant des millions d’années, ces fonctions étaient assurées par des microbes.

Marc-André Sélosse rappelle plusieurs rôles majeurs du monde microbien dans les sols :

  • la vie microbienne du sol est vectrice de nutriments bruts, comme l’azote ;
  • les champignons mycorhiziens approvisionnent les racines ;
  • les microbes du sol ont un intérêt vital à la santé de la plante, car ils se nourrissent d’exsudats, de cellules mortes et de composés fournis par la plante.

Ainsi, plus la plante est en bonne santé, plus les microbes le sont aussi. Ils sont donc en quelque sorte sélectionnés pour améliorer la santé de la plante, notamment :

  • pour faire obstacle à certains toxiques du sol ;
  • pour protéger contre les pathogènes.

Il cite par exemple le calcium : la plupart des plantes calcicoles ne supportent pas le calcium sans champignons mycorhiziens.

Le constat scientifique actuel est donc clair : il existe des microbiotes végétaux et un microbiote du sol, et ils sont responsables d’une partie essentielle de la production végétale. Or, les pratiques agricoles courantes vont souvent contre cette réalité.

L’enjeu n’est pas d’acheter des solutions toutes faites, mais de retrouver les gestes qui marchent, voire de ne rien acheter du tout et de réapprendre des pratiques favorables à cette vie microbienne.

Le microbiote humain et la mission de Microbiome Foundation

Sophie Durand présente Microbiome Foundation, une jeune fondation qui a deux missions principales :

  • financer la recherche sur le microbiome ;
  • sensibiliser le grand public à l’importance de sa préservation.

Elle explique qu’aujourd’hui la recherche sur le microbiote, qui a environ dix ans, montre que notre diversité interne s’est appauvrie de la même façon que l’écosystème planétaire. Cet appauvrissement crée un terrain favorable à l’émergence de nombreuses pathologies.

Selon elle, l’état de santé est fondamentalement lié au microbiote. Préserver ce microbiote, c’est préserver son capital santé.

Financer la recherche

Le premier axe de la fondation est de financer :

  • la recherche académique ;
  • la recherche clinique ;
  • la recherche fondamentale.

L’objectif est de comprendre comment on passe :

  • d’un état de perturbation du microbiote, appelé dysbiose ;
  • à l’émergence de maladies chroniques.

Sophie Durand rappelle qu’autrefois l’humanité était davantage confrontée aux maladies infectieuses. L’avènement des antibiotiques et d’un arsenal thérapeutique important a permis de mieux les combattre, mais a ouvert le champ à l’émergence des maladies chroniques.

Or, selon le consensus scientifique actuel, ces maladies chroniques sont liées à l’environnement. La fondation veut donc aider à comprendre comment les perturbations environnementales conduisent à des perturbations du microbiote puis à ces maladies.

Transmettre ces savoirs au grand public

Le deuxième axe est la transmission de ces connaissances. L’un des grands leviers est l’alimentation, qui permet de moduler le microbiote au quotidien.

Même si la nutrition est un sujet complexe et personnalisé, Sophie Durand indique qu’il existe aujourd’hui quelques grands consensus scientifiques :

  • une alimentation riche en fibres est fondamentale ;
  • certaines fibres, dites prébiotiques, nourrissent particulièrement certaines bactéries bénéfiques ;
  • il faut limiter les aliments ultra-transformés ;
  • l’absence d’additifs est très importante.

Les bactéries du microbiote produisent des métabolites, c’est-à-dire des signaux chimiques adressés :

  • au système immunitaire ;
  • au système métabolique ;
  • au système nerveux.

Quand les bonnes bactéries ne sont plus nourries correctement, les bactéries pathogènes prennent le dessus, ce qui perturbe ces signaux et donc le bon fonctionnement de l’organisme.

Elle insiste aussi sur les effets délétères de certains additifs alimentaires — émulsifiants, colorants, conservateurs — qui ont souvent des effets pro-inflammatoires sur le microbiote.

Enfin, elle insiste sur une notion essentielle : la diversité alimentaire. Plus on apporte de diversité de fruits et légumes au microbiote, plus on favorise sa richesse, qui est un des grands marqueurs d’un bon état de santé. Dans les cercles scientifiques, il est parfois évoqué qu’une diversité de 20 à 30 fruits et légumes par semaine serait souhaitable, même si cela reste difficile à atteindre.

Le point de vue d’un agriculteur sur les sols vivants et les semences anciennes

Jean-Christophe Badi, agriculteur dans le Gers, explique que dans son système, la biodiversité est le moteur de la production. Il pratique notamment l’agroforesterie, travaille avec des semences anciennes et s’inscrit dans une démarche de qualité alimentaire.

Il fait une remarque frappante : les bactéries que l’on trouve sur la langue se retrouvent aussi dans le premier centimètre du sol, ce qui pousse à dire que le sol est en quelque sorte un tube digestif.

Pourquoi les semences anciennes

Le choix des variétés anciennes est lié au passage vers des sols vivants. Selon lui, les graines modernes ne sont pas adaptées à ces conditions. Les variétés anciennes, elles, ont connu différents climats et sont plus rustiques, plus résistantes et mieux adaptées.

Il explique que ce travail a commencé avec les céréales, notamment parce qu’elles produisent beaucoup de paille, donc beaucoup de carbone à restituer au sol. Ces plantes ont aussi une capacité d’adaptation que l’on ne retrouve pas dans les variétés modernes.

Leur intérêt est double :

  • elles produisent de la biomasse utile au sol ;
  • elles ont une meilleure capacité à aller puiser dans le sol des minéraux, vitamines, acides aminés et oligo-éléments nécessaires à l’alimentation.

Le lien avec le pain et la qualité nutritionnelle

Jean-Christophe Badi travaille notamment avec Roland Feuillas autour d’une démarche de pain santé.

Ce partenariat permet d’analyser les valeurs nutritives. Il constate qu’une même variété ancienne ne donne pas du tout le même résultat :

  • sur un sol vivant ;
  • ou sur un sol travaillé différemment.

Pour lui, il existe bien une corrélation entre le sol et la plante. Si l’on veut une vraie qualité nutritionnelle, il faut travailler à la fois :

  • sur le sol ;
  • sur la semence.

La biodiversité partout

Selon lui, la biodiversité doit être partout :

  • dans le sol ;
  • dans les variétés ;
  • dans les cultures associées ;
  • chez les auxiliaires ;
  • dans les arbres ;
  • dans l’ensemble du système.

Il évoque des systèmes de culture où plusieurs variétés poussent ensemble sur une même parcelle. L’idée est de nourrir tout le monde, pour ne pas déséquilibrer la chaîne alimentaire. Par exemple, dans un champ de blé pur, il est difficile de nourrir les abeilles et les insectes pollinisateurs. D’où l’intérêt d’associer différentes plantes.

Il résume cette agriculture comme une agriculture de compromis : on cherche à intervenir le moins possible, car toute intervention perturbe.

Le regard de l’industrie agroalimentaire

Pierre-Marie Brizou, de Blédina, explique que chez Danone existe un programme appelé One Planet, One Health (« une planète, une santé »).

Il observe cependant qu’en interne, deux mondes ont souvent travaillé sans vraiment se parler :

  • d’un côté ceux qui travaillent sur la planète, notamment les questions agricoles ;
  • de l’autre ceux qui travaillent sur la nutrition, la R&D et la santé.

Pour lui, la biodiversité peut permettre de reconnecter ces deux mondes :

  • par le sol ;
  • par les semences ;
  • par le lien entre microbiote du sol et microbiote intestinal.

La standardisation des filières

Il reconnaît aussi une responsabilité de l’industrie dans la standardisation :

  • standardisation des cahiers des charges ;
  • adaptation du monde agricole à l’industrie ;
  • recherche d’une homogénéité extrême.

Il donne un exemple frappant : chez Blédina, 100 % des pommes utilisées dans les petits pots étaient des pommes Golden, parce qu’elles étaient considérées comme les plus adaptées au goût attendu pour les bébés. Or il existe des milliers de variétés de pommes.

Un projet a donc été lancé pour introduire d’autres variétés :

  • Gala ;
  • Opal ;
  • Goldrush, notamment en bio.

Pour lui, cela peut sembler petit, mais c’est déjà une révolution dans un univers qui a longtemps été structuré par la standardisation.

Les contraintes de l’alimentation infantile

Sur la partie alimentation infantile, il rappelle qu’il existe une réglementation européenne très stricte. Le premier rôle de cette alimentation est d’offrir des produits sans résidus de pesticides. D’autres critères encadrent aussi les métaux lourds, les perchlorates, etc.

Il souligne toutefois que le lien entre qualité nutritionnelle et agronomie n’est pas encore vraiment fait aujourd’hui dans l’entreprise : ce sont encore « deux mondes qui ne se parlent pas ».

Le consommateur comme levier

Pierre-Marie Brizou insiste aussi sur l’évolution du consommateur. D’après les études, les intentions d’achat montrent une disposition croissante pour :

  • le local ;
  • le bio ;
  • les produits engagés sur le plan sociétal.

Il cite l’exemple de la marque Les récoltes bio, lancée pour l’alimentation infantile, qui a pris des engagements forts :

Selon lui, le consommateur reconnaît ces engagements.

Préserver la qualité jusqu’à la transformation

Interrogé sur la manière de préserver les qualités créées au champ jusqu’à la transformation, Marc-André Sélosse répond avec prudence, en disant qu’il ne sait pas toujours.

Il souligne néanmoins qu’il existe des mécanismes assez homogènes tout au long de la chaîne :

  • dans la physiologie de la plante ;
  • dans l’alimentation ;
  • dans le maintien de la qualité des produits fermentés.

Il fait un parallèle entre :

  • les prébiotiques en santé humaine, qui nourrissent le microbiote ;
  • l’apport de carbone dans les sols pour piloter la diversité microbienne.

Dans les deux cas, il s’agit de nourrir les microbes.

La continuité de la vie

Marc-André Sélosse dégage une grande règle : la continuité de la vie. Selon lui, on ne peut pas laisser un système vivant devenir totalement non vivant à un moment donné.

Cela signifie :

  • favoriser les circuits courts ;
  • quand on stocke, préférer les aliments fermentés ;
  • ne pas laisser les sols nus ;
  • avoir toujours une couverture végétale ;
  • associer des plantes ;
  • maintenir des zones non cultivées ;
  • développer l’agroforesterie.

Cette continuité de la vie est, selon lui, un principe commun du sol à l’aliment.

Produits fermentés et lait cru

Il évoque aussi l’intérêt des aliments fermentés :

  • ils empêchent l’installation de n’importe quels microbes ;
  • ils permettent de conserver certaines vitamines microbiennes ;
  • ils commencent à prédigérer l’aliment, ce qui facilite ensuite notre propre digestion.

Il rapproche ce sujet de celui des semences paysannes : dans les deux cas, on a remplacé une diversité vivante et locale par une standardisation, que ce soit dans les semences ou dans les ferments utilisés pour les produits laitiers. Il défend les produits au lait cru fabriqués avec des ferments issus du milieu, et voit un combat symétrique entre la défense des semences paysannes et celle des produits au lait cru.

Sol, qualité nutritionnelle et stress des plantes

Sur la question du lien entre qualité du sol et qualité nutritionnelle du produit, Marc-André Sélosse adopte une position prudente. Il dit ne pas voir de grandes méta-analyses permettant de conclure clairement qu’un produit venant d’un « bon sol » serait nécessairement meilleur pour la santé.

En revanche, il insiste sur deux points solides :

  • l’absence de résidus de pesticides dans les produits biologiques ;
  • l’absence d’effets environnementaux délétères, qui finissent de toute façon par se payer aussi en santé.

Il donne aussi un élément qui lui paraît plus établi : une plante légèrement stressée a souvent une meilleure valeur nutritive qu’une plante totalement déstressée, notamment une teneur plus élevée en antioxydants et en tanins.

Cela interroge le modèle agricole qui cherche à supprimer tout stress pour maximiser le rendement.

Dans le débat, une participante évoque aussi le fait que, dans le monde viticole, l’extrait sec et la concentration en oligo-éléments semblent plus élevés dans des fruits issus de l’agriculture biologique ou biodynamique. Marc-André Sélosse répond qu’il attend encore des synthèses scientifiques robustes sur ce point, tout en rappelant que l’intérêt du bio est déjà très net sur les pesticides et sur les effets environnementaux.

Le rôle central du consommateur et de la formation

Marc-André Sélosse insiste à plusieurs reprises sur un point politique majeur : on ne peut pas penser la transformation agricole sans le consommateur.

Il rappelle que si l’industrie a pu standardiser autant, c’est aussi parce que le consommateur a longtemps accepté les produits qui lui étaient proposés. De plus, les industriels et les techniciens sont eux-mêmes le produit d’une formation qui leur a appris à faire de cette manière.

Dès lors, le vrai combat est selon lui celui :

  • de la formation initiale ;
  • de l’éveil du consommateur ;
  • de la diffusion de la biologie dans les cursus.

Il rappelle que dans l’écosystème agricole, le prédateur principal est l’homme, le consommateur, celui qui consomme l’essentiel de la biomasse produite. Il faut donc le réintégrer dans la réflexion.

Il dit clairement que, dans des rencontres comme celle-ci, on parle souvent entre convaincus. Le combat est d’exporter ces idées plus loin.

Un exemple de déconnexion

Il raconte l’histoire d’un professeur qui emmène ses élèves visiter la ferme pédagogique du bois de Vincennes. Un élève revient terrifié après être entré dans l’étable : il avait vu une vache « géante ». En réalité, c’était une vache normale ; il n’avait simplement jamais réalisé qu’une vache était plus grande qu’un chien.

Cette anecdote illustre l’extrême déconnexion entre la société et le monde agricole. Si les prix peuvent écraser les agriculteurs, c’est aussi parce que le consommateur ne voit plus réellement l’agriculteur.

Le prix de l’alimentation et la juste rémunération

Le débat aborde longuement la question du prix de l’alimentation et de l’accès au bio.

Jean-Christophe Badi rappelle que beaucoup de paysans vivent eux-mêmes dans la précarité. Si le travail réalisé était payé à sa juste valeur, le bio serait sans doute beaucoup plus cher. Il souligne aussi une contradiction de société : on est prêt à mettre 500 euros dans un téléphone portable, mais pas dans la nourriture, alors même qu’elle est la base de la vie et « notre premier médicament ».

Pierre-Marie Brizou ajoute qu’il faut construire des contrats justes pour toutes les parties :

  • justes pour le producteur ;
  • justes pour l’industriel ;
  • lisibles pour le consommateur.

Une intervention venant du débat communautaire européen rappelle également qu’il ne sera pas possible de transformer profondément l’agriculture sans accepter qu’il y ait un coût social à cette transition. On ne peut pas demander de nouvelles pratiques sans reconnaître qu’elles doivent être prises en charge par l’ensemble de la société.

Marc-André Sélosse ajoute que la formation peut préparer les citoyens à raisonner autrement sur les prix, par exemple en intégrant dans le prix final le coût environnemental réel des produits. Dans ce cas, les produits biologiques apparaissent sous un autre jour.

Semences paysannes et cadre réglementaire

Sur la question des semences anciennes, Jean-Christophe Badi explique que pour travailler avec elles, il faut souvent commencer comme jardinier, avec de très petits sachets qu’il faut ensuite multiplier.

Selon lui, les paysans qui travaillent ces semences sont parfois comme des « contrebandiers », tant le cadre réglementaire les a longtemps contraints.

Il prend l’exemple de la lentille verte : il a semé une même lentille depuis 2007, et avec le temps la nature a fait son travail, faisant réapparaître des variations de formes et de couleurs. C’est justement cette diversité que les logiques économiques et réglementaires ont tendance à empêcher.

Marc-André Sélosse précise cependant qu’au niveau européen, une ouverture importante a eu lieu : le Parlement européen a ouvert très largement la porte, sous forme dérogatoire, à l’usage des semences paysannes. Le problème se situe désormais dans la transposition en droit national et dans les détails réglementaires, où « le diable se cache souvent ».

Jeûne, aliments artificiels et limites des solutions technologiques

Une question porte sur les pratiques de jeûne. Sophie Durand répond qu’elle ne connaît pas d’études scientifiques suffisamment développées sur le lien entre jeûne et microbiote pour se prononcer.

Une autre question concerne la nourriture artificielle, la viande de laboratoire et les solutions technologiques pour nourrir une population mondiale croissante.

Sophie Durand répond qu’il existe effectivement un problème démographique majeur, mais que, quelles que soient les solutions retenues, il faut conserver une alimentation qui nourrisse le microbiote :

  • pas seulement en calories vides ;
  • mais en nutriments, fibres et éléments réellement utiles au vivant.

Certaines solutions peuvent peut-être fournir des calories à court terme, mais elles ne sauraient remplacer à moyen et long terme une alimentation qui respecte les besoins fondamentaux de notre organisme et de ses bactéries.

Peut-on retrouver des points de fonctionnement durables ?

À une question plus large sur la restauration des sols et la possibilité de retrouver une régulation biotique de l’environnement, Marc-André Sélosse répond qu’il ne faut pas penser en termes d’« équilibre » en écologie.

Selon lui :

  • il n’y a pas d’équilibre fixe ;
  • il existe des points de fonctionnement plus ou moins stables ;
  • les systèmes dérivent d’un point à un autre.

Le vrai enjeu est donc de naviguer vers des points de fonctionnement durables, dans lesquels l’humanité puisse continuer à vivre correctement.

Il explique qu’on ne peut pas nourrir 9 milliards d’humains sans changer les points de fonctionnement des écosystèmes. Mais il ne pense pas que l’on ait perdu la capacité d’en retrouver de nouveaux, durables.

Cela suppose de raisonner en termes évolutifs :

  • si l’on applique un pesticide unique, on sélectionne vite des résistances ;
  • il faut penser des stratégies inscrites dans la durée ;
  • il faut sortir de l’idée que « l’âge d’or est terminé et que maintenant tout va mal ».

Son message est donc plutôt positif : oui, il est théoriquement possible de retrouver des modes de fonctionnement durables, mais cela demande une organisation collective qui reste aujourd’hui très difficile à construire.

La dimension politique de ces questions

Le débat revient à plusieurs reprises sur la politique.

Marc-André Sélosse refuse l’idée qu’il y aurait « les politiques » d’un côté et « nous » de l’autre. Dans une démocratie, dit-il, nous sommes les politiques. Être citoyen, ce n’est pas seulement voter ou s’abstenir, c’est aussi :

  • proposer des alternatives ;
  • porter des idées ;
  • construire des choix politiques.

Il insiste aussi sur le fait qu’il ne faut pas seulement attendre des institutions. Il faut agir à son niveau, former, transmettre, convaincre, et faire émerger des citoyens puis des électeurs capables de demander autre chose.

Pierre-Marie Brizou, de son côté, estime que chacun doit agir dans son périmètre :

  • comme citoyen ;
  • comme entreprise ;
  • comme acteur d’un cercle d’influence.

Conclusion de la journée

En conclusion générale, l’organisateur remercie l’ensemble des intervenants de la journée :

  • des agriculteurs pionniers ;
  • des scientifiques ;
  • des techniciens agronomes ;
  • des chercheurs ;
  • des responsables de l’aval.

Il souligne que ce qui s’est fait depuis le matin est déjà de la politique, au sens noble : organiser la vie de la cité, chacun à sa place, chacun en prenant ses responsabilités.

Remerciements à l’équipe de Pour une agriculture du vivant

Un hommage appuyé est rendu à l’équipe de Pour une agriculture du vivant, emmenée par une équipe jeune et engagée qui anime ce collectif. Il est rappelé que la coopération est enthousiasmante, mais aussi exigeante.

L’association est présentée comme une tentative de créer des liens là où, aujourd’hui, beaucoup de mondes ne se parlent pas encore :

  • entre agriculteurs ;
  • entre agriculteurs et acteurs de l’aval ;
  • entre recherche appliquée et recherche fondamentale ;
  • entre démarches, labels et référentiels.

Créer des liens plutôt que des chapelles

L’idée centrale développée dans cette conclusion est qu’il faut créer des liens.

Créer des liens :

  • entre agriculteurs, car le métier est solitaire ;
  • entre les agriculteurs et l’aval, pour repenser le cadre de confiance ;
  • entre recherche fondamentale et recherche appliquée ;
  • entre les différents labels et démarches.

L’enjeu n’est pas de multiplier les référentiels agronomiques concurrents, car il n’y a pas « cinquante agronomies ». L’agronomie du vivant est un socle commun à construire ensemble.

L’orateur lance un appel solennel à tous les acteurs — agriculteurs, dirigeants, chercheurs, partenaires — pour qu’ils coopèrent plutôt que de chercher à privatiser des démarches :

  • ne pas créer « son » agroécologie à soi ;
  • ne pas chercher à se différencier sur l’agroécologie ou sur le vivant ;
  • construire un socle agronomique commun, sur lequel chacun pourra ensuite développer ses produits, ses marques, ses histoires et ses modèles économiques.

Une vision large de l’agriculture de demain

Dans cette perspective, l’agriculture de demain ne doit pas seulement produire une alimentation saine et durable. Elle doit aussi devenir un pivot de la société, capable de produire :

  • de l’énergie ;
  • des biomatériaux ;
  • des textiles ;
  • en remplaçant progressivement le carbone fossile par le carbone organique.

Le monde agricole doit donc sortir d’une forme d’isolement et construire des écosystèmes de recherche, de coopération et d’innovation avec de nombreux autres acteurs.

Un appel à rejoindre la dynamique

La journée se termine sur un message très enthousiaste : la dynamique engagée grandit. Après une première rencontre internationale de l’agriculture du vivant organisée hors salon, cette édition au cœur du Salon de l’agriculture marque un premier pas important.

L’appel final est clair :

  • parier sur une dynamique ouverte et virale ;
  • tenter ;
  • créer des liens ;
  • ne pas opposer des agroécologies entre elles ;
  • reconnaître la pluralité des trajectoires ;
  • et prendre pleinement sa part, sans complexe, dans cette aventure collective.