L’arbre, la trogne, la vigne : l’agroforesterie, par Alain Canet
![]()
Conclusion : la vigne, la trogne et l’agroforesterie
En conclusion de cette intervention, Alain Canet propose de revenir sur quelques éléments de contexte agroécologique, sans chercher à faire une synthèse complète, mais en rappelant ce qui fonde la réflexion sur l’agroforesterie en viticulture. Selon lui, il ne s’agit pas d’un effet de mode, mais bien d’un sujet de fond, relevant d’un véritable choix de société.
Il évoque à ce titre l’initiative Des enfants et des arbres, portée notamment par la réalisatrice de France Télévisions Marie-France Barrier, avec un important comité scientifique. Le principe est de faire planter un arbre en agroforesterie pour chaque enfant scolarisé, chez un agriculteur ou un viticulteur, en associant élus, entreprises, associations et acteurs locaux. Derrière ce projet, il y a l’idée de recréer du lien autour d’un geste fondamental : planter des arbres dans les champs.
Une viticulture à replacer dans le cadre de l’agroécologie
Alain Canet rappelle que l’agroforesterie constitue le second pilier de l’agroécologie. Elle oblige à décloisonner les approches et à traiter ensemble les questions de l’eau, du sol, du climat, de la biodiversité, de la productivité et du carbone.
La vigne est présentée comme une liane ayant coévolué avec l’arbre. La question n’est donc pas seulement d’ajouter des arbres dans les parcelles, mais de redonner à la vigne une part de son « empreinte forestière », en retrouvant les conditions écologiques dans lesquelles elle s’est historiquement développée.
Pour comprendre cela, Alain Canet insiste sur la nécessité « d’aller voir ailleurs ». Selon lui, 85 % du socle agronomique est le même pour toutes les cultures, dans tous les sols et partout dans le monde. L’observation d’autres systèmes de culture, notamment en grandes cultures avec couverts végétaux et arbres, permet donc d’éclairer les enjeux propres à la viticulture.
Réduire les perturbations et redonner du carbone au sol
L’un des constats rappelés dans cette intervention est qu’en viticulture, la moyenne française montre qu’on passe environ quarante et une fois au pied du cep. Ce niveau d’intervention mécanique est jugé très élevé, et Alain Canet estime qu’il faudra réduire rapidement cette pression.
Il montre en contrepoint des parcelles agroforestières où la diversité des strates végétales joue un rôle décisif. Ces systèmes associent :
- des arbres laissés en régénération naturelle assistée ;
- des ripisylves accompagnées ;
- une diversité végétale implantée à l’intérieur même des parcelles.
L’intérêt de ces dispositifs est multiple : ils permettent de protéger, réguler, accumuler et produire, tout en maintenant des niveaux de récolte comparables. Pour Alain Canet, cela relève à la fois des résultats les plus avancés de la recherche mondiale et d’un « bon sens paysan » ancestral.
Il pose alors une question simple : vaut-il mieux faire passer un tracteur ou un cheval sur un sol couvert de 15 tonnes de matière sèche ayant poussé pendant l’hiver, ou sur un sol nu ? Pour lui, c’est là que se joue une grande partie de la différence.
La couverture végétale comme base du fonctionnement du sol
En revenant sur les travaux menés autour du semis direct et des couverts végétaux en vigne, Alain Canet insiste sur un point central : il faut donner au sol sa ration de carbone. À partir du moment où cette ration est assurée, une grande partie des problèmes s’atténue.
Il explique qu’un sol correctement alimenté en carbone n’a pas besoin de faire pousser certaines plantes bio-indicatrices comme le liseron, le chiendent ou la [[folle avoine]] pour tenter de se rééquilibrer. Dans cette perspective, la meilleure technique de désherbage reste la plante elle-même, c’est-à-dire le recours au génie végétal.
Cela suppose de travailler à la fois :
- la couverture horizontale du sol ;
- la couverture verticale, par des plantes géantes que sont les arbres.
Alain Canet cite à ce sujet Ernst Zürcher : « partout où elle peut, la terre appelle des arbres et les plantes géantes ». L’entrée en agroforesterie est ainsi comprise comme une traduction de cet appel du sol vers des végétaux capables de pousser rapidement, même dans des conditions difficiles.
Le geste premier : poser de la matière fraîche au sol
En reprenant une formule de RevEco, Alain Canet parle de « l’art de récolter le soleil ». Dans cette logique, le geste premier dans la nature consiste à faire tomber au sol une branche avec ses feuilles. Ce dépôt de matière fraîche constitue le geste fondamental du fonctionnement biologique des sols.
Cette matière ne doit pas être attendue trop longtemps ni broyée de manière à en retarder ou altérer l’expression. Il faut la poser au sol afin qu’elle soit immédiatement mobilisable et transformable par les organismes vivants.
Sortir de la monoculture et réapprendre des formes anciennes
Alain Canet invite aussi à regarder les vignes anciennes, les vignes « bizarres », les formes ancestrales ou conservatoires. Même si chaque appellation a ses règles, ces observations nourrissent la réflexion contemporaine.
Il insiste sur la nécessité de sortir de la culture unique. Citant Gérard Ducerf, il rappelle qu’un système vivant fonctionne avec 15, 20 ou 25 plantes au minimum, et non avec une seule espèce, un seul porte-greffe, un seul cépage et un bagage génétique limité.
Les vrilles de la vigne montrent elles aussi cette relation ancienne à l’arbre. Alain Canet mentionne notamment l’érable champêtre, avec lequel la symbiose lui paraît particulièrement forte, sans prétendre pour autant donner une recette unique.
Des pratiques grandeur nature et des « vignerons du vivant »
Les pratiques anciennes ne sont pas seulement intéressantes dans les textes ou les archives : elles ont aussi une valeur « GN », c’est-à-dire « grandeur nature ». Elles peuvent encore être observées et comprises sur le terrain.
Cette approche conduit Alain Canet à valoriser les « vignerons du vivant », c’est-à-dire des viticulteurs qui s’engagent dans des pratiques capables de produire à la fois du vin, de la biodiversité, de l’eau, des microclimats et des habitats pour les auxiliaires. Il rappelle à ce sujet une prise de position de Xavier, selon laquelle « l’agroécologie sauvera les vins de Bordeaux », une affirmation qui a pu sembler provocante mais qui, selon lui, a eu le mérite d’ouvrir le débat.
Stocker ou déstocker du carbone : deux pratiques opposées
Une idée forte de cette conclusion est qu’en viticulture, deux parcelles voisines, placées dans les mêmes conditions, peuvent avoir des effets totalement opposés sur le carbone. À vingt mètres de distance, une pratique peut massivement stocker du carbone, quand une autre en déstocke tout autant.
Cela signifie qu’il existe :
- des pratiques destructrices et dégradantes ;
- des pratiques régénératrices.
Pour Alain Canet, tout l’enjeu est là : les cartes sont sur la table, et il faut choisir.
Produire de la fertilité plutôt qu’apporter de la fertilisation
Il distingue nettement fertilisation et fertilité. Lorsque la matière vient de l’extérieur, il s’agit de fertilisation ; or l’objectif devrait être de produire la fertilité in situ, afin de gagner en autonomie, en cohérence, en productivité et en rentabilité.
Il prend l’exemple de situations où de grandes quantités de compost ont été injectées : la matière organique remonte, mais il n’y a ni vie, ni activité biologique, ni perforation racinaire, ni véritable dynamique mycorhizienne. Autrement dit, l’indicateur chimique s’améliore, mais le fonctionnement biologique ne suit pas.
De la même manière, certaines plantes bio-indicatrices, comme la prêle, montrent des situations de détrempe ou d’hydromorphie très défavorables à la vigne. À faible distance, on peut pourtant observer un désert biologique créé par les pratiques. Cela montre qu’il ne faut pas créer de ruptures, mais au contraire rechercher des continuités et des circulations.
Ne pas casser les continuités biologiques
Sous le rang, lorsqu’un outil travaille le sol, il provoque un choc et une perturbation. Le sol passe alors son temps à réparer, recoloniser, et remettre une plante là où on l’a enlevée. Pour Alain Canet, il est insupportable au sol de rester nu : son « épiderme » doit être protégé.
Il résume cela par une image simple : « le sol, c’est comme du pain grillé, ça ne supporte pas d’être nu ». Il faut donc lui mettre « une bonne couche de sujet », c’est-à-dire une bonne couverture organique et végétale.
Dans cette logique, chaque mètre carré de vigne doit être parcouru par les auxiliaires, les champignons mycorhiziens et tout le cortège biologique. La chauve-souris, le bois fragmenté, les vers de terre, et des outils adaptés permettant de ne plus casser les ponts mycorhiziens, participent à cet objectif.
Il rappelle ici que les cycles du carbone déterminent tous les autres cycles, à commencer par celui de l’eau. Le carbone est présenté comme la clé de voûte de l’ensemble des techniques agroécologiques et agronomiques.
L’arbre : une machine à créer du sol
Alain Canet revient ensuite sur la place de l’arbre. Avec les jeunes « vignerons du vivant », il avait demandé de définir ce qu’est un arbre. Les mots qui en sont sortis étaient nombreux : producteur, accumulateur, transformateur, reproducteur, récupérateur, projecteur, créateur, filtreur, radiateur, climatiseur… et même « ambianceur ».
Un arbre crée en effet une ambiance favorable à l’expression de la vigne. Surtout, il pousse seul et fait énormément avec du CO2. Dès lors, il serait dommage de s’en priver.
Le choix des arbres doit cependant être très fin. Il ne suffit pas de planter « un arbre » : il faut choisir l’espèce, son origine, son emplacement, sa forme, en fonction de ce qui existe déjà in situ et de ce qu’il faut ajouter pour faire fonctionner l’ensemble.
Des formes d’arbres diverses, toutes au service de la vigne
Alain Canet insiste sur la diversité des formes possibles :
- arbre fruitier ;
- arbre têtard ;
- arbre de haut jet ;
- arbre de bois d’œuvre ;
- formes très basses, presque de type bonsaï, taillées et rognées sur le rang.
L’exemple de l’érable champêtre est particulièrement parlant : il peut être laissé en grand arbre pour former un brise-vent, conduit en têtard moyen, ou maintenu sous une forme très réduite. Le même arbre peut donc remplir des fonctions très différentes selon sa conduite.
Cette diversité offre un grand champ de possibilités, avec des adaptations permanentes. Certains arbres peuvent être présents en plus grand nombre au début, puis retirés s’ils deviennent concurrents. Mais pendant vingt ans, ils auront déjà fourni un travail considérable. L’arbre est alors qualifié de « machine à créer du sol » et à exprimer le terroir.
Lire les arbres spontanés comme des messages du sol
Lorsqu’un frêne pousse spontanément dans une vigne, Alain Canet considère qu’il ne faut pas seulement y voir une contrainte. Ce frêne dit quelque chose : le sol a soif de carbone, mais aussi de verticalité. L’activité biologique et la réserve utile en eau dépendent de cette verticalité.
Les arbres, les vieux arbres vivants, mais aussi les très vieux arbres morts, participent au fonctionnement de l’ensemble. Le lierre est également présenté comme un maillon essentiel, permettant des circulations, l’installation des mésanges et le passage permanent des chauves-souris dans les parcelles.
Produire de la biodiversité utile
La biodiversité s’exprime dans et autour de la vigne grâce à toutes les formes de structures végétales mises en place. On peut produire des fruits, du bois, du fourrage pour le sol, et recréer des chaînes alimentaires fonctionnelles.
Alain Canet insiste sur l’importance de la matière disponible en permanence au sol. Elle doit être roulée, couchée, rendue accessible à tout le cortège vivant : vers de terre, microbes, micro-organismes, champignons, racines.
La racine seule n’est qu’un « modeste tuyau ». Si ce tuyau n’est pas connecté, il ne sert à rien. Lorsqu’il est connecté à tout le réseau biologique, en revanche, le champ d’exploration et d’investigation de la vigne devient immense.
Des essences compatibles avec la vigne
Plusieurs essences sont évoquées comme intéressantes en viticulture :
- le pêcher de vigne ;
- l’alisier terminal ;
- l’érable champêtre ;
- le merisier ;
- certaines formes de frênes taillés ;
- d’autres arbres fruitiers ou essences locales.
L’alisier terminal est présenté comme particulièrement compatible avec la vigne, peu encombrant, avec une lumière fluide, et pouvant en outre produire un bois de grande valeur.
Le choix de ces arbres doit toujours s’inscrire dans un projet précis, détaillé, fondé sur une analyse à plusieurs échelles : territoire, bassin versant, îlot, parcelle, puis mètre carré.
Une définition concrète de l’agroforesterie
L’agroforesterie est ici définie comme tout arbre connecté, en lien avec une agriculture, qu’elle soit animale ou végétale. Le mot important est celui de connexion : il s’agit d’interactions, de continuités, de circulations.
Les arbres peuvent être implantés de différentes manières :
- sur le rang ;
- en supprimant ponctuellement un rang ;
- en haies ou clôtures vivantes ;
- en brise-vent grands ou moyens ;
- en arbres têtards taillés régulièrement.
L’objectif n’est pas d’ajouter des arbres pour eux-mêmes, mais de disposer d’arbres régulateurs, accumulateurs et protecteurs, capables d’aider à encaisser les chocs climatiques déjà présents et à venir. La question posée est simple : vaut-il mieux donner un peu de place à l’arbre, ou perdre chaque année 15, 20 ou 30 % de la récolte ?
La trogne, ou l’arbre têtard, comme outil de régulation fine
Le cœur de l’intervention porte sur la trogne, c’est-à-dire l’arbre têtard. Pour Alain Canet, cette forme montre bien que l’arbre reste toujours au service de la vigne. La taille permet de réguler son développement à volonté : tous les ans, tous les cinq ans, selon les besoins, l’exposition, la vigueur ou l’effet recherché.
La trogne permet :
- de créer un microclimat in situ ;
- de produire du bois raméal fragmenté ;
- de stocker du carbone ;
- de générer de la matière organique ;
- de créer des cavités offrant des habitats à la faune.
Lorsque la tête se creuse, elle devient un réservoir pour des espèces comme les chouettes, certaines chauves-souris, et parfois des insectes patrimoniaux comme le pique-prune. Les arbres têtards servent ainsi à la fois de régulateurs climatiques et d’infrastructures écologiques au cœur de la parcelle.
Des résultats à mesurer, pas seulement des moyens à afficher
Enfin, Alain Canet appelle à sortir des objectifs de moyens pour entrer dans la mesure des résultats. Ce qui compte est d’évaluer ce qui s’est réellement passé, dans quelles formes, dans quelles conditions, avec quels rendements et quelle productivité.
Le premier indicateur stratégique proposé est le bilan humique. Celui-ci permet d’évaluer la mise en réserve de la vigne, des couverts végétaux, des arbres et de l’ensemble de l’écosystème. Il donne aussi naturellement une indication sur le bilan carbone :
- stagnation ;
- régression ;
- progression.
Dans cette perspective, l’agroforesterie a un rôle majeur à jouer.
Une proposition pour la viticulture de demain
La perspective défendue ici est claire : dans les agricultures de demain, en mangeant ou en buvant, on pourra soit stocker du carbone, soit en déstocker. Le choix des pratiques devient donc un enjeu écologique majeur.
L’agroforesterie viticole est proposée comme une réponse concrète pour agir sur :
- l’eau ;
- le sol ;
- la biodiversité ;
- le bien-être ;
- la vie.
Les ingrédients de ces systèmes sont aujourd’hui globalement connus. Il reste à affiner les assemblages et à les adapter in situ, car chaque parcelle, chaque aménagement et chaque projet sera différent.
En ce sens, la vigne agroforestière ne constitue pas un modèle figé, mais un champ de possibilités à construire localement, avec précision, observation et soin.