Intégration d’un couvert permanent de trèfle violet en semis direct : l’expérience de Philippe Henrard

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Philippe Henrard, agriculteur en polyculture-élevage en Belgique, a franchi le pas du semis direct intégral en 2018. Pour gagner en résilience face aux aléas climatiques et réduire ses indices de fréquence de traitements (IFT), il implante désormais des couverts permanents de trèfle violet par drone au sein de sa rotation.

Description du contexte

  • Localisation : Chevetogne, Province de Namur, Belgique.
  • SAU : 115 ha (65 ha de cultures, 50 ha de prairies permanentes).
  • UTH : 1.
  • Texture du sol : Limoneux, plus ou moins argileux (14 à 20 %), avec présence de schiste.
  • Pluviométrie : 800 à 1 000 mm.
  • Élevage : 35 vaches allaitantes Blanc Bleu Belge (vêlages d'octobre à juillet).
  • Cultures : Maïs fourrager, mélange Blé tendre-pois, orge brassicole, seigle hybride.
  • Label : Certification "Agriculture régénérative" (Regenacterre).



Historique et motivation

Installé depuis 1998, Philippe a progressivement abandonné le labour pour passer en TCS en 2015, puis en semis direct (SD) en 2018. Ce changement a été motivé par la volonté de diminuer les intrants (engrais, herbicides, fongicides) et de s'adapter aux années de sécheresse qui rendaient l'implantation des couverts annuels d'été difficile. En 2019, il a vendu tout son matériel de travail du sol pour investir dans un semoir de semis direct Sky Easydrill.

Objectifs de la pratique

  • Réduction des charges : Diviser le coût des semences de couvert sur plusieurs années (durée de vie du trèfle estimée à 4 ans).
  • Autonomie protéique : Valoriser le trèfle en fauche pour l'élevage afin de diminuer l'achat de correcteurs azotés.
  • Gestion des adventices : Utiliser le trèfle comme "plante compagne" pour étouffer les adventices comme l'épilobe ou le chénopode.
  • Santé du sol et stockage carbone : Maintenir une couverture vivante pour favoriser les exsudats racinaires et stocker du carbone (environ 4 t eq CO2/ha/an selon Soil Capital).

Itinéraire technique : le trèfle violet permanent

Philippe définit le couvert permanent comme un couvert restant plusieurs années en place. Il a choisi le trèfle violet pour sa facilité d'implantation dans sa région et sa tolérance aux sols acides (pH autour de 6).

1. Implantation innovante par drone

Le trèfle est implanté dans une culture de céréales (souvent le mélange Blé tendre-pois) à la fin de l'hiver (février/mars). Philippe utilise un drone pour semer le trèfle (densité de 9 kg/ha), ce qui lui permet de profiter de l'humidité du sol sans tasser les parcelles.

2. Gestion dans la rotation

  • En culture : Le trèfle est régulé chimiquement pour éviter qu'il ne concurrence la céréale. Philippe utilise des doses réduites (ex: 1/3 de dose de Starane Forte) pour simplement le "calmer" sans le détruire.
  • En interculture : Après la moisson, le trèfle et les repousses de céréales se développent. Philippe effectue une fauche fin septembre/mi-octobre (rendement estimé à 3-4 t MS/ha) pour nourrir son bétail.
  • Succession type : Blé tendre-pois (implantation du trèfle) -> Orge brassicole -> Seigle hybride -> Méteil -> Maïs (destruction du trèfle).

3. Focus sur le semis direct

Le maïs est semé avec un semoir Claydon (esprit strip-till) dont la dent fissuratrice aide à perturber le trèfle avant le semis. Les autres cultures sont semées en direct au Sky Easydrill, le couvert permanent créant un "matelas" qui facilite le passage du semoir en conditions humides et évite de créer des rigoles avec la roue plombeuse.

Stratégie globale de fertilisation et protection

  • Biostimulants : Utilisation systématique de cocktails d'oligo-éléments (ex: Optima Vigor Plus) pour renforcer les plantes et réduire la dépendance aux fongicides.
  • Amendements organiques : Priorité au fumier de l'élevage pour limiter les engrais minéraux, avec un stockage en fumière pour préserver les éléments.
  • Zéro labour : Suppression totale de la charrue et de la herse rotative depuis 2019, remplacées par le semis direct et le couvert permanent pour structurer le sol et stocker le carbone

Itinéraire technique


Année 1 : Blé tendre-pois et implantation du trèfle

Cette étape est cruciale car elle installe le couvert pour les années suivantes.

  • Semis de la culture (novembre) : Mélange de 100 kg/ha de Blé tendre et 100 kg/ha de pois protéagineux, semés en direct avec le semoir Sky Easydrill après un maïs ensilage.
  • Implantation du trèfle (février/mars) : Semis de 9 kg/ha de trèfle violet par drone. L’utilisation du drone permet de profiter de l’humidité hivernale sans tasser le sol.
  • Fertilisation : 60 unités de 18-5-5 (mi-mars) et 50 unités d'ammonitrate (avril).
  • Protection : Un seul fongicide à la dernière feuille.
  • Désherbage : Glyphosate (1,5 L/ha) au semis et Stomp Aqua en pré-émergence.
  • Récolte (août) : Rendement de 50 à 65 q/ha. Toutes les pailles sont récoltées pour l'élevage.

Interculture : Première valorisation fourragère

  • Gestion : Le trèfle violet se développe après la moisson avec les repousses de céréales.
  • Récolte (septembre/octobre) : Une fauche est réalisée pour le bétail, produisant environ 3 à 4 t MS/ha.

Année 2 : Orge brassicole sur couvert vivant

La culture est implantée directement dans le trèfle existant.

  • Semis (mi-février) : 200 kg/ha d'orge en direct au Sky Easydrill. La forte densité vise à privilégier le pied-mère pour maintenir un taux de protéines bas.
  • Fertilisation : Localisation de 350 kg/ha de 18-5-5 au semis, puis 250 kg/ha d'ammonitrate fin mars, complété par 3 L/ha de biostimulants.
  • Régulation du couvert (avril) : Passage de Starane Forte (0,25 L/ha) pour « calmer » le trèfle sans le détruire, suivi de 10 g de Cameo si nécessaire.
  • Récolte (août) : Environ 6 t/ha. Le trèfle semble aider à réguler l'azote, évitant les surplus de protéines critiques pour le débouché brassicole.

Année 3 : Seigle hybride (Théorique)

  • Semis (mi-octobre) : 65-70 kg/ha de seigle hybride en direct dans le trèfle.
  • Désherbage : Glyphosate au semis (1,2 à 1,6 L/ha avec sulfate d'ammoniaque). L'objectif est une régulation légère du trèfle pour laisser le seigle dominer par sa hauteur.
  • Rendement attendu : 6 à 6,5 t/ha, culture résiliente face à la sécheresse.

Année 4 : Méteil relais

  • Amendement : Épandage de 30 t/ha de fumier de bovins avant le semis.
  • Semis (août) : Mélange complexe (avoines, vesce, trèfles, phacélie, crucifères) semé juste après la moisson du seigle.
  • Objectif : Produire un fourrage riche (10-12 t MS/ha) tout en nettoyant la parcelle avant la fin de la rotation.

Année 5 : Maïs fourrager et destruction du trèfle

Le trèfle arrivant en fin de cycle (4 ans), il est détruit lors de cette culture.

  • Fertilisation : Nouveau passage de 30 t/ha de fumier après la fauche du méteil.
  • Semis (mi-mai) : 100 000 grains/ha avec un semoir Claydon. La dent fissuratrice du Claydon perturbe les racines du trèfle, ce qui facilite sa destruction.
  • Désherbage : Stratégie en post-émergence (Callisto, Equip, etc.) pour éliminer les restes de trèfle

Résultats et bilan

  • Impact sur les maladies : Philippe observe que les céréales sont moins vite malades avec un couvert de trèfle au pied, ce qui lui permet d'envisager une réduction des fongicides.
  • Maîtrise des adventices : Le trèfle prend la place des adventices et aide à gérer les résistances, notamment sur le ray-grass.
  • Qualité des récoltes : Sur orge brassicole, le trèfle semble aider à maintenir un taux de protéines bas (favorable au débouché brasserie), contrairement aux parcelles nues où les protéines ont tendance à monter.
  • Économie d'intrants : Réduction de moitié des doses d'herbicides sur orge et utilisation systématique de biostimulants (oligo-éléments) pour booster la plante.

Points de vigilance et conseils

  • Désherbage initial : Il est primordial de partir sur une parcelle propre et de bien surveiller la concurrence précoce du trèfle sur la céréale.
  • Lumière : Le trèfle est une plante de lumière ; il réussit mieux semé au printemps dans une culture claire (comme le Blé tendre-pois) qu'à l'automne où la luminosité baisse.
  • Réglementation : Attention à la part de légumineuses dans les couverts (max 50 % en Belgique). L’exploitant laisse volontairement les repousses de céréales pour respecter ces seuils.

Oser le changement : "Si c'était à refaire, je commencerais le semis direct plus tôt. Il faut une transition pour prendre conscience des choses, mais aujourd'hui les connaissances permettent d'avancer plus vite".


Source

Interview de Philippe Henrard réalisée le 17/06/2025.

Cette page a été conçue dans le cadre du projet SOL Couvert, qui bénéficie du soutien financier de l’Office Français de la Biodiversité dans le cadre d’ECOPHYTO II+, avec la participation du Centre National d'Agroécologie, de Ver de Terre Production et de Neayi