FRANÇOIS MULET, 600 TONNES DE TOMATES EN SOL VIVANT PAR HECTARE, aux serres de Goulaines

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Aux Serres de Goulaines, près de Nantes, François Mulet accompagne une transition majeure : passer de la tomate hors-sol sur laine de roche à une production en sol vivant. L’objectif est de prolonger la logique de protection biologique intégrée déjà maîtrisée en aérien jusqu’au système racinaire, en recréant un véritable écosystème sous serre. Après plusieurs essais, les équipes ont appris à “nourrir le sol pour nourrir la plante”, en réintroduisant vers de terre, micro-organismes et matière organique dans des sols devenus biologiquement inertes après vingt ans de culture hors-sol. Le défi était immense : conserver des rendements très élevés, proches de 600 tonnes par hectare, sans dégrader la qualité ni la santé des plants. Les résultats sont prometteurs : forte activité biologique, absence de pathologies racinaires, coûts maîtrisés et perspectives nouvelles pour renforcer encore la régulation naturelle des ravageurs. Une nouvelle serre de 3 hectares confirme ce changement d’échelle.

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Résumé
Aux Serres de Goulaines, près de Nantes, François Mulet accompagne une transition majeure : passer de la tomate hors-sol sur laine de roche à une production en sol vivant. L’objectif est de prolonger la logique de protection biologique intégrée déjà maîtrisée en aérien jusqu’au système racinaire, en recréant un véritable écosystème sous serre. Après plusieurs essais, les équipes ont appris à “nourrir le sol pour nourrir la plante”, en réintroduisant vers de terre, micro-organismes et matière organique dans des sols devenus biologiquement inertes après vingt ans de culture hors-sol. Le défi était immense : conserver des rendements très élevés, proches de 600 tonnes par hectare, sans dégrader la qualité ni la santé des plants. Les résultats sont prometteurs : forte activité biologique, absence de pathologies racinaires, coûts maîtrisés et perspectives nouvelles pour renforcer encore la régulation naturelle des ravageurs. Une nouvelle serre de 3 hectares confirme ce changement d’échelle.



L’équipe de La Grande est allée faire toute une série de reportages, sur un an à un an et demi, chez des producteurs de tomates dans la région nantaise. Ce travail a été réalisé en collaboration avec Vers de terre production, et plus précisément avec François Mulet, parce qu’une nouvelle aventure se déroule sous ses serres. Dans ces serres, où a priori tout est contrôlé, il s’agit de l’introduction d’une culture sur sol vivant, à l’opposé de ce qui se fait habituellement.

Aux serres de Goulaines, un système déjà très maîtrisé

Dans les serres de Goulaines, on peut affirmer sans mentir que la production de tomates y est parfaitement maîtrisée, avec en particulier une protection biologique intégrée. La question se pose alors : pourquoi changer un système qui fonctionne, pour franchir une nouvelle étape vers davantage de naturalité ?

La première motivation a été de se dire qu’aujourd’hui, sur la plante, on sait travailler avec un environnement vivant. Jusqu’à présent, autour de la partie aérienne de la plante, des insectes, des champignons et tout un ensemble d’organismes permettent à cette partie aérienne de se développer dans un cadre naturel. L’objectif a été d’aller plus loin et d’amener cet espace naturel jusqu’au système racinaire.

Jusqu’alors, la culture était conduite en hors-sol, sur un substrat à l’origine inerte. Il semblait donc important d’aller beaucoup plus loin dans la réflexion, et de pousser l’expérience jusqu’à remettre les plantes dans un milieu complètement naturel, en imaginant que ce sol aujourd’hui inerte puisse redevenir vivant.

Passer du hors-sol au sol vivant

Le changement constitue un bouleversement complet. Il est souligné qu’il est impressionnant que les exploitants d’une aussi grande entreprise aillent vers des systèmes de production totalement différents de ceux qu’ils ont l’habitude de pratiquer.

Passer d’une production sur laine de roche à une production sur sol vivant ne s’improvise pas. Après un an d’expérimentation sur un substrat naturel avec des , les serres de Goulaines ont recruté une jeune ingénieure qui a initié les recherches.

Elle explique avoir commencé par des recherches bibliographiques afin de déterminer quels axes de recherche adopter. Elle s’est intéressée à la culture en pleine terre, et c’est ainsi qu’elle a découvert le travail de Vers de terre production. Une fois le contact pris avec eux, l’axe de recherche s’est clarifié : il s’agissait davantage de nourrir un sol pour nourrir une plante, et non plus de nourrir spécifiquement la plante.

La rencontre avec François Mulet a amené l’équipe à sortir complètement du hors-sol pour revenir sur un sol maraîcher, présent ici depuis des décennies. Cela représentait un défi considérable : refaire vivre ce sol maraîcher transmis par les anciens producteurs.

Une culture très exigeante

La tomate sous serre est présentée comme l’une des cultures les plus exigeantes que l’on puisse avoir en France. C’est une culture exigeante à la fois en termes de besoins en fertilité et de risques sanitaires. Elle demande une surveillance permanente pour maintenir la production en bon état, en bonne santé et à un bon niveau de rendement.

Tout le défi consistait donc à réussir à passer de l’hydroponie avec [[nutrition minérale]] à un système en sol vivant, tout en conservant le même niveau de production, sans apparition de problèmes sanitaires particuliers, et avec une qualité de production similaire, voire meilleure.

Un travail collectif d’expérimentation

Étape après étape, les techniciens des trois entreprises participant à l’aventure se réunissent pour juger de l’évolution des productions, suivre l’expérimentation et mettre au point avec François Mulet les futures méthodes de culture.

Un premier problème se posait : les sols n’avaient plus vu d’activité biologique réelle depuis près de vingt ans. Il n’y avait plus de plantes qui poussaient, plus de racines à décomposer, et donc pratiquement plus de vie biologique. Il est dit, de façon imagée, qu’il n’y avait « plus un ver de terre à l’hectare ».

Le défi a donc été de trouver le moyen de faire revenir le plus vite possible toute la biologie des sols, toute la nutrition du sol, afin d’atteindre rapidement des systèmes autofertiles capables de faire pousser une production aussi exigeante que la tomate.

L’idée était d’offrir à la plante, à travers le sol, un monde complètement différent, capable à la fois de l’alimenter et de la protéger. C’est le point de départ de cette aventure : passer d’une production que l’on croit complètement maîtrisée à une production où tout n’est plus directement maîtrisé, mais où la plante retrouve un environnement supposé la satisfaire encore davantage.

Reconstituer un sol fonctionnel

Pour relever le défi, il a fallu identifier et quantifier tous les ingrédients d’un sol vivant : quel substrat, quelle quantité de vers de terre, quelle quantité d’azote, quels acariens, quels champignons, et ainsi de suite. Il fallait créer une véritable recette permettant à la biologie de se redévelopper très rapidement.

Concrètement, des bacs ont été fabriqués avec des feuilles plastiques. Des volumes de substrat ont été calculés, puis on y a introduit des inoculums de vers de terre. Une petite quantité de vers de terre a d’abord été mise en place, puis les dynamiques de reproduction des populations ont été étudiées.

Il a fallu étudier très finement ce qu’il fallait donner à manger à la biologie du sol, notamment aux vers de terre, pour qu’ils se multiplient le plus vite possible.

Dans le même temps, les équipes déjà en place disposaient d’une très bonne maîtrise de la culture, du climat, de l’irrigation et des outils associés. Elles avaient aussi développé depuis vingt ans ce qu’on appelle la PBI, la protection biologique intégrée. En combinant cette maîtrise technique avec le travail sur le sol vivant, il a été possible d’aboutir à un système où la protection biologique intégrée de la partie aérienne se poursuit, tandis que le sol vivant apporte déjà une protection naturelle du système racinaire.

À ce stade, aucune apparition de pathologie racinaire n’est observée. Il est même constaté qu’une fois le sol bien établi, lorsque le vivant s’est emparé de l’environnement proche du système racinaire, une protection naturelle s’installe, permettant au système racinaire de se développer bien au-delà de ce qu’il aurait pu faire dans un milieu artificiel.

Le passage à grande échelle

Après deux ans d’expérimentation sur de petites surfaces, la décision est prise de convertir 6 500 mètres carrés de serres en production sur sol vivant.

Le gros défi était alors de quantifier l’activité biologique du sol, et notamment la population de vers de terre. Comme on est sur un système très intensif avec une plante très exigeante, il a fallu réaliser de nombreux calculs, certes encore approximatifs faute de données abondantes, mais qui ont permis de construire une logique de travail.

Dans un écosystème naturel en France, on peut avoir à peu près une tonne de vers de terre par hectare. Le ver de terre est pris ici comme un bon indicateur de l’activité biologique du sol. Or, dans les serres, on se trouve dans un agroécosystème dont l’intensité de production est environ trois à quatre fois supérieure à celle d’un écosystème naturel, puisque le milieu est chauffé, irrigué et exploite tout le potentiel du soleil.

Par logique, il fallait donc une activité biologique du sol elle aussi multipliée par trois ou quatre. Si l’on se focalise sur le ver de terre, cela signifie qu’il faut viser une biomasse de vers de terre trois à quatre fois supérieure à celle d’un écosystème naturel pour nourrir une plante aussi exigeante que la tomate.

L’un des défis a donc été de réussir à multiplier une population de vers de terre suffisamment rapidement, sans attendre dix ans. Aujourd’hui, il est estimé qu’avec la bonne alimentation, cette population peut être obtenue en six mois, même si l’essai a pris un peu plus de temps au départ parce qu’il a fallu roder la technique.

Un système réaliste économiquement

Un autre défi de la mise en place de ces systèmes est qu’ils ne doivent pas seulement être efficaces sur le plan agronomique et sanitaire. Il faut aussi que les coûts de mise en œuvre soient réalistes.

L’objectif est de montrer que ce type de système ne coûte pas forcément beaucoup plus cher qu’un système hors-sol, d’autant que des améliorations restent encore à apporter. À partir de là, il devient envisageable d’étendre le dispositif à de très grandes surfaces et d’envisager sa généralisation.

Nourrir le sol avec des matières organiques simples

L’un des derniers défis évoqués est d’obtenir une population de vers de terre suffisamment développée et de réussir à la nourrir avec les produits les plus simples possible, pour limiter les coûts et rester dans une logique la plus naturelle possible.

L’ est de parvenir à nourrir ces bacs et ces sols vivants uniquement avec de la matière organique fraîche : de l’herbe, des branches broyées, ou d’autres matériaux simples. Il est cité par exemple le broyat de branches issu de déchets verts, aujourd’hui disponible en grande quantité et à faible coût.

Le but final est d’avoir dans ce sol une population de vers de terre suffisamment importante, accompagnée de tout le cortège de micro-organismes qui l’entoure, et de nourrir uniquement cette activité biologique avec des matières organiques brutes. Le cycle de dégradation de la matière organique par les vers de terre et les organismes du sol devrait alors suffire à faire pousser les plantes.

Il est affirmé qu’on y arrive déjà : il n’y aurait plus besoin forcément d’engrais chimiques, ni de doser le phosphore, la potasse ou d’autres éléments de manière classique. On nourrit les vers de terre, ils nourrissent le système, et cela fait pousser les plantes. À ce moment-là, on atteint un système autofertile très proche de ce qu’on peut observer dans la nature.

De nouvelles perspectives pour la protection biologique

Pour François Mulet, la technique de production sur sol vivant ouvre de nouvelles perspectives, notamment celle de créer un nouvel écosystème totalement autonome.

Une des pistes d’observation et d’étude consiste à se demander si le sol vivant ne va pas favoriser aussi la protection biologique aérienne, en hébergeant certains prédateurs, certains organismes capables de réguler les populations de ravageurs, en les protégeant et en leur apportant d’autres sources de nourriture.

La question étudiée est donc celle des interactions possibles entre le sol vivant et la protection biologique intégrée déjà développée sur les parties aériennes.

Un exemple concret est donné : sur les tomates sous serre, il y a encore assez régulièrement des attaques d’acariens qui ne sont pas totalement régulées par l’état sanitaire de la plante. Il faut alors recourir à des qui mangent les acariens phytophages, c’est-à-dire ceux qui se nourrissent de la plante.

La question devient alors la suivante : lorsque ces acariens prédateurs ont consommé tous les acariens parasites de la plante, peuvent-ils se réfugier dans le sol et y consommer d’autres acariens, qui eux ne mangent pas la plante mais par exemple des champignons de la matière organique ? Si c’est le cas, cela permettrait de maintenir des populations d’acariens carnivores capables, en cas de besoin, de ressortir du sol pour protéger la culture.

Le sol vivant est ainsi envisagé comme un réservoir de biodiversité, capable de réguler à la fois le sol lui-même et, potentiellement, certaines problématiques sanitaires sur la plante. Il s’agirait d’une étape supplémentaire dans la protection biologique intégrée, en ajoutant la dimension sol à ce qui existait déjà en aérien.

Cette évolution est présentée comme très complémentaire de la PBI actuelle, et non antagoniste. À terme, elle pourrait même conduire à se passer d’une partie des interventions de protection biologique intégrée, parce que le système serait devenu lui-même autorégulé.

Un changement d’échelle engagé

En 2021, la production sur sols vivants des 6 500 premiers mètres carrés ayant donné toute satisfaction, les dirigeants des serres de Goulaines ont pris la décision de basculer une partie importante de leur production vers le sol vivant.

Ils ont fait construire une nouvelle serre de trois hectares, ce qui apparaît sans doute comme l’amorce d’un changement radical des méthodes de production de la tomate sous serre.