Diversifier les rotations avec le chanvre : le retour positif d’un agriculteur du Cher (18)
L’entreprise SARL Desdions est une exploitation agricole qui a été créé en 1993 et qui est dirigé par Jean-Philippe DESDIONS. L’exploitation est située à Saint-Germain des Bois dans le Cher (18) et a pour domaine d’activité : la culture de céréale, de légumineuse et de graine oléagineuse.
Depuis 2018, il a décidé de reprendre la culture de chanvre qu’il avait commencé de cultiver en petite quantité durant 20 ans et l’avait temporairement abandonné. Depuis 2018, il reprend cette production, en partenariat avec deux autres agriculteurs, et implantent chacun d’eux entre 10 et 15 ha de chanvre.
Contexte de la ferme
- Nom de la ferme : SARL Desdions
- Localisation : Celon, 18340 Saint-Germain des Bois
- SAU (Surface Agricole Utile) : 368 ha
- Type de sol : Limons-sableux, argilo-calcaire, argiles lourdes
- Atelier : grandes cultures
- Cultures : blé, orge, colza, maïs, chanvre, pois, millet, tournesol, et autres
Schéma de l’assolement et de la rotation culturale
La culture de chanvre
Le chanvre est une culture à bas niveau d’intrants et rentre, par conséquent, dans une démarche bas carbone. La fertilisation constitue les seules interventions.
Jean-Philippe Desdions sème son chanvre entre le 20 avril et le 10 mai avec en amont, une bonne préparation du sol, permettant d’avoir une structure optimale avant le semis. Il utilise une semence certifiée sans possibilité de semence fermière. D’ailleurs, la culture fait l’objet de contrôles réguliers car la filière est strictement encadrée en raison du statut règlementaire du chanvre (prélèvements de plante). Il existe seulement un multiplicateur en France d’où une semence qui coûte cher. La densité peut varier du simple au double, selon la destination (augmentation de la densité si vocation textile par rapport à vocation papetière car nécessite plus de technicité).
Pour la fertilisation, Jean-Philippe Desdions suit les recommandations de Terres Innovia. Les apports de phosphore (P) et de potassium (K) sont ajustés aux besoins, à l’échelle de la rotation, tandis que l’azote (N) (quantité à voir dans ITK ci-dessous) varie selon le précédent et les reliquats. Les apports sont réalisés au semis, puis éventuellement lorsque la culture atteint environ 20 cm de hauteur. Ce stade est choisi car il a pu observer que ce passage n’occasionne pas de dégât ou du moins permet une résilience élevée du chanvre.
Après une levée très rapide (graine oléagineuse, pas de traitement de semence donc pas d’enrobée sur la graine à casser par la germination), la culture connaît une phase de stagnation autour de 10 à 20 cm, avant une croissance spectaculaire. Les plantes peuvent atteindre près de 2 mètres de hauteur jusqu’à la mi-août. Passé ce stade, la biomasse n’augmente plus : la plante concentre alors son énergie sur la maturation des graines, tandis que la végétation se dessèche progressivement.
La récolte débute généralement début septembre par celle des graines. Les rendements sont très variables, allant de 700 à 1 200 kg/ha selon les années. Le principal enjeu réside dans le séchage, qui doit intervenir très rapidement : les graines peuvent chauffer en seulement trois à quatre heures, causant une incidence sur l’huile. Les trois associés se sont donc équipés de cellules sécheuses à très basse température, condition indispensable pour viser les débouchés les plus valorisants, notamment en cosmétique. Un séchage tardif oriente la production vers l’alimentation animale. La récolte se réalise avec machines spécialisées ou moissonneuse batteuse adaptées. Jean-Philippe utilise lui cette dernière. Cela présente toutefois un risque car les fibres peuvent s’enrouler autour des éléments mécaniques tournants ce qui peut causer un danger réel d’incendie. (il en a vécu deux fois l’expérience).
La récolte des pailles intervient ensuite, avec un rendement moyen d’environ 4 T/ha. La biomasse se divise en deux parties : la fibre et le chènevotte. Elle nécessite un matériel spécifique, notamment une faucheuse à double sections, afin d’éviter une nouvelle fois l’enroulement des fibres. S’en suit une période de rouissage (comme le lin), andainage et bottelage.
L’année 2025, une année particulièrement atypique. Les rendements de ses parcelles ont été diminués par 4 par rapport aux autres années, du moins pour les pailles (mesurant maximum 1 mètre de hauteur) puisque les graines n’ont pas été récoltées. Selon lui, la raison n’est pas la sécheresse car la plante lutte mais plutôt les excès de températures qui ont induits un stress thermique aux plantes. En revanche, il a pu observer une très bonne qualité de fibre (fine et solide), qui lui a permis de le valoriser en soie. Selon lui, la valorisation de ces pailles dépend de la météo et peut aller jusqu’à indice 100 mais également descendre jusqu’à 50 : du simple au double.
Itinéraire technique 2025 du chanvre
Enjeux locaux
Avec notamment une recherche de diagnostic avec l’outil CRATer (https://territoiresfertiles.fr/?redirection=oui), réalisé par les Greniers d’abondance (https://resiliencealimentaire.org/), nous observons un effet moyen à néfaste des pesticides sur la biodiversité sur la champagne berrichonne.
Le chanvre constitue donc d’abord une culture bas intrants contribuant à une transition agroécologique et une démarche bas carbone.
Ensuite, cette culture répond à une problématique que Jean-Philippe Desdions a évoqué : le manque de tête d’assolement dans la région.
Objectifs de production et à long terme
L’objectif de l’exploitant est clair : continuer à produire du chanvre. Il s’intègre pleinement dans ses rotations, constitue une bonne source de revenu, notamment avec sa filière créée. Une augmentation de surface est possible, seulement veut-il un débouché assuré.
Pour faire face à la concurrence qu’engendre ce marché, les trois associés réfléchissent sur des possibles solutions de développement. Ils ont notamment pensé à mettre en place, avec des partenaires, une usine de défibrage spécifique aux débouchés développés.
Suivi des cultures
Gestion de l’enherbement, des maladies et ravageurs sur la culture du chanvre
Une problématique qui est souvent montrée du doigt est la gestion de l’enherbement. Mais comment une culture, sans aucun désherbage, qu’il soit chimique ou mécanique, peut rester propre ?
Jean-Philippe Desdions indique que le chanvre le « fait par lui-même », du moins théoriquement (sauf sur certaines années d’échecs). Cependant, il conseille, après avoir expérimenté de lui-même, d’implanter le chanvre sur une parcelle propre, ou historiquement propre. D’après lui, le chanvre présente donc des limites sur la gestion des adventices, présentes en trop grande quantité.
Se référant beaucoup au livret Terres Innovia du Chanvre 2023 (actualisé en 2026 : https://www.terresinovia.fr/fr/informations-techniques/chanvre), il nous apprend que les maladies (sclerotinia, botrytis, rhizoctone) se présentent comme peu impactantes. En effet, les variétés de chanvre actuelles sont issues de « populations » et présentent une forte diversité génétique : toutes les plantes sont donc différentes les unes des autres, ce qui limite les attaques pathogènes à quelques pieds ou foyers.
Pour les ravageurs, il n’a pas de problématique importante sur ses parcelles. Cependant, une surveillance reste préférable tout au long de la croissance (limaces grises et noires, altises du chanvre, noctuelles défoliatrices, mouche mineuse, tipule, punaises).
Aspect économique
| Chanvre | |
| Produit graine (rendement=0,8 T/ha) | 720 € |
| Produit paille (rendement=3,5 T/ha) | 525 € |
| Aides couplées | 85 € |
| Semences | 275 € |
| Fertilisation N | 90 € |
| Fertilisation P | 75 € |
| Fertilisation K | 75 € |
| Marge brute INDICATIVE | 815 €/ha |
La marge brute de comprenant pas les charges de structures, ni les charges de mécanisation, les interventions ne sont pas comptabilisées dans le tableau.
Point de vigilance : la fertilisation PK est comptée ici dans la marge brute indicative, toutefois l’agriculteur n’apporte pas de PK sur cette culture précisément, mais plutôt à l’échelle de la rotation. Cette fertilisation, réalisée le plus souvent sur colza, profite ensuite au chanvre.
Commercialisation
Pour commercialiser le chanvre, Jean-Philippe a créé, avec deux autres agriculteurs, une filière dénommée « Berry Chanvre ». L’entreprise est donc implantée dans le Cher, département où les trois associés le cultive.
Cette dernière commercialise la graine de chanvre (chènevis) conventionnelle et biologique à destination animale et/ou humaine, selon la qualité. Tant les particuliers que les professionnels peuvent en acheter, en sac de 20 kg ou big-bag de 500 kg. Concernant les pailles, ils vendent la chènevotte qui est utilisée comme éco matériau, couplée à la chaux, pour l’isolation et la rénovation de l’habitat tandis que la fibre est valorisée en papeterie. Le conditionnement se fait en sac de 20 kg (chènevotte standard ou fine).
Avoir créé son propre débouché permet à Jean-Philippe Desdions d’être autonome sur sa commercialisation, tant sur le prix que sur la quantité. C’est une manière également de développer le circuit court, système qui tend à se développer.
Bilan social et environnemental
Sur le plan social, l’agriculteur est satisfait de sa production de chanvre. La création de sa filière, et étant une culture qui ne nécessite pas de beaucoup d’interventions, le chanvre lui permet de gagner un peu de temps de travail, comparé à d’autres cultures, aspect qui est non négligeable dans le monde agricole.
Sur le plan environnemental, le chanvre est une culture à bas niveau d’intrants et ne nécessite que peu d’eau pour se développer. Les utilisations de pesticides étant nuls, le chanvre est également un puit de carbone stockant 15 T C02/ha/an. Toutes les matières sont utilisées, il n’y a donc pas de déchets. Le circuit court peut également être abordé ici car ce sont des entreprises locales qui achètent le chanvre produit sur les 3 exploitations.
Le point négatif reste le recours à la fertilisation, notamment par l’intermédiaire d’engrais chimiques, qui pourrait être remplacés par exemple par des fumures organiques (possibilité restreinte étant donné la part de l’élevage faible en champagne berrichonne).
Effets constatés des nouvelles pratiques
L’introduction de cette nouvelle culture dans son système lui a permis de constater des effets positifs, comme une diminution de l’usage d’intrants, notamment les produits phytosanitaires, et donc des charges opérationnelles. S’ajoute à cela une diminution du nombre d’interventions, et donc du temps de travail.
De plus, c’est une culture intéressante, car elle constitue une tête d’assolement, recherchée dans la région. Elle permet également d’allonger les rotations, un point clé dans l’amélioration des critères agronomiques.
La fertilisation azotée dépend du précédent : une légumineuse, comme un pois par exemple, peut suffire pour satisfaire les besoins du chanvre.
Le chanvre est une culture résiliente face au réchauffement climatique, mais peut admettre quelques limites. En effet, la sécheresse de l’année 2025 a impactée de manière significative les rendements. L’automne peut jouer un rôle négatif également : Jean-Philippe Desdions en a vécu l’expérience puisqu’une année, il n’a pas pu récolter les pailles à cause des conditions climatiques compliquées. La fibre, alors laissée dans le champs, est comparable selon à de la « ficelle », posant ensuite un problème pour le travail du sol. Il a donc dû, sortie hiver, andainer et presser ces pailles pour débarrasser le champs (paille n’ayant plus aucune valeur et donc invendable).
Conseils pour se lancer
Commencer à petite échelle : découvrir la culture, comprendre son fonctionnement est essentiel pour une réussite optimale.
Prendre du temps : la culture du chanvre, notamment sa mise en place, le travail du sol avant semis, et la récolte, sont techniques.
Être entouré : Jean-Philippe Desdions s’est donc associé avec deux agriculteurs ce qui lui permet d’avoir des échanges constructifs avec eux, et ainsi avoir une vision multiple de la culture de chanvre. De plus, l’institut Terres Innovia est un référent technique qu’il utilise et suit beaucoup tout au long du suivi de culture, de sa mise en place jusqu’à la récolte. Ces accompagnements lui permet d’assurer la bonne conduite de culture à tenir.
Avoir un débouché : créer sa filière peut être une solution pérenne et locale, en assurant un débouché systématique.
Sources
o Enquête réalisé à l’exploitation SARL Desdions par Tom PERRIER, étudiant en BUT 3 Génie Biologique parcours Agronomie à l’IUT d’Angers, le 08/11/2025.
o Guide de culture du Chanvre, Terres Innovia, 2023.
o Outil CRAter