Des têtards et des digues. Quel avenir pour les levées du Marais poitevin ?
![]()
Avec Alexis Pernet, Paysagiste dplg, maître de conférences, ENSP Versailles, Laboratoire de recherche en projet de paysage & Pauline Frileux, ethnologue et botaniste, maître de conférences, ENSP Versailles, Laboratoire de recherche en projet de paysage, et Jordane Ancelin, paysagiste, Parc Naturel Régional du Marais Poitevin
(Dans le cadre du projet de recherche ANR DIGUES)
Si le frêne têtard est l’arbre emblématique du Marais poitevin, sa présence est désormais menacée par le vieillissement et la chalarose. A côté des traditionnels canaux et conches de la « Venise verte », une structure paysagère du marais présente une étonnante concentration d’arbres : les levées, ou digues de séparation des marais mouillés et des espaces poldérisés. Sur quatre siècles, l’arbre a été employé pour fixer les digues, en même temps qu’il fournissait une ressource à ses habitants. Aujourd’hui, qu’en est-il de cet héritage ? Pourra-t-on concilier la sécurité des digues, la présence des arbres au sein de corridors écologiques et une diversité de pratiques ? L’intervention, donnée à trois voix, s’appuiera sur une recherche actuellement menée dans le cadre de l’ANR Digues, complétée par un aperçu de l’ambitieux plan de paysage porté par le PNR du Marais poitevin pour la diversification de la trame arborée.
(Dans le cadre du projet de recherche ANR DIGUES)
Le lien sur le site trognes : https://trognes.fr/evenements/conference-en-lignedes-tetards-et-des-digues-quel-avenir-pour-les-levees-du-marais-poitevin/
Introduction
Cette conférence, organisée dans le cadre de l’« année des trognes », porte sur un objet paysager et hydraulique très particulier du Marais poitevin : les levées, c’est-à-dire des digues anciennes qui séparent le marais mouillé et les marais desséchés. La séance réunit trois intervenants :
- Alexis Pernet, paysagiste, enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles ;
- Pauline Frileux, écologue, également à l’École du paysage de Versailles ;
- Jordane Ancelin, paysagiste au Parc naturel régional du Marais poitevin.
L’objectif de la rencontre est de croiser les regards sur ces levées plantées de frênes têtards : leur histoire, leurs usages, leur état sanitaire, leur gestion actuelle et leur avenir dans un contexte de transformation des paysages, de risques hydrauliques et de crise sanitaire touchant le frêne.
Les levées du Marais poitevin : un objet paysager et hydraulique singulier
Les levées étudiées sont des digues anciennes, synonymes de levées dans les secteurs fluviaux. Elles délimitent un espace protégé des inondations, correspondant aux marais desséchés, par opposition au marais mouillé, resté plus soumis à l’eau et au régime des crues.
Ces ouvrages présentent une particularité forte : ils sont très largement plantés d’arbres têtards, principalement des frênes. Cette présence arborée n’est pas seulement décorative ou écologique ; elle témoigne d’un véritable projet de société. Les levées sont liées à l’entreprise de dessèchement des marais, menée depuis plusieurs siècles, et à l’usage de l’arbre pour fixer, armer et stabiliser ces cordons de terre.
Ces digues forment ainsi à la fois :
- des ouvrages techniques ;
- des structures paysagères majeures ;
- des supports de biodiversité ;
- des lieux d’usage, de circulation, de promenade et parfois d’habitat.
Le contexte territorial du Marais poitevin
Le Marais poitevin est un territoire complexe, à la fois sur le plan géographique, hydraulique, agricole, écologique et politique.
Le marais mouillé et les marais desséchés
Le marais mouillé est l’image la plus connue du Marais poitevin : paysages d’eau, de conches, de prairies humides, de boisements et de frênes têtards. Il est fortement marqué par l’eau et par un régime hydraulique variable, conçu pour absorber les épisodes de crue.
À l’inverse, les marais desséchés sont des espaces endigués, drainés et mis en culture, aujourd’hui largement occupés par de grandes cultures céréalières. Ils relèvent d’un autre projet paysager et agronomique, fondé sur la maîtrise de l’eau et la mise en production.
Les levées se situent précisément à l’interface entre ces deux mondes.
Un territoire soumis à de fortes tensions
Le Marais poitevin s’inscrit dans un ensemble plus large, bordé de plaines calcaires aujourd’hui exploitées en grandes cultures, parfois fortement consommatrices d’eau. Cela alimente des tensions importantes autour de la gestion de la ressource en eau.
Le territoire est aussi concerné par :
- les risques de submersion marine, révélés de façon dramatique par la tempête Xynthia ;
- les politiques de consolidation et de reconstruction des digues littorales ;
- les projets de stockage de l’eau, notamment sous forme de réserves de substitution ;
- les conflits entre usages agricoles, environnementaux et hydrauliques.
Ainsi, derrière l’image idéalisée du marais mouillé, se trouve un territoire historiquement traversé par des conflits et des arbitrages permanents autour de l’eau.
Un programme de recherche sur les digues
L’étude présentée s’inscrit dans un programme de recherche dirigé par la géographe Lydie Goeldner-Gianella, du Laboratoire de géographie physique de Meudon (CNRS). Ce programme s’intéresse aux digues, dans les secteurs fluviaux comme littoraux.
Il intervient dans un contexte où la gestion des digues fait l’objet de nombreuses interrogations en France :
- les épisodes d’inondation, de rupture et de submersion ont montré la fragilité de certains ouvrages ;
- les responsabilités de gestion sont historiquement dispersées entre propriétaires privés, État, associations syndicales et collectivités ;
- la mise en œuvre de la loi GEMAPI vise à clarifier l’appartenance et la gestion de ces ouvrages.
Dans ce cadre, les chercheurs souhaitent examiner les digues non seulement comme des ouvrages techniques, mais aussi comme des objets paysagers, sociaux et écologiques.
Pour le Marais poitevin, l’étude se concentre sur la partie amont, sur les levées qui séparent le marais mouillé et les marais desséchés.
La chalarose du frêne : un bouleversement majeur
Un des éléments déterminants du contexte actuel est la progression de la chalarose du frêne, maladie fongique apparue en France au début des années 2010.
Le Marais poitevin comporte une population très dense de frênes, et le frêne têtard y est une figure dominante du paysage. La maladie interroge donc directement l’avenir :
- des alignements de têtards ;
- des structures agro-hydro-forestières du marais mouillé ;
- des boisements et levées arborées ;
- de l’identité même du paysage.
Ce constat a conduit l’État et le Parc naturel régional du Marais poitevin à engager une réflexion spécifique sur le renouvellement de la trame arborée du grand site.
Les ateliers de médiation et le plan de paysage
Entre 2015 et 2016, un important travail de lecture collective du territoire a été mené sous forme d’étude de paysage et d’ateliers de médiation. Alexis Pernet y a participé avec une équipe de paysagistes.
Ces ateliers ont associé :
- les techniciens chargés de l’entretien hydraulique ;
- des agriculteurs et éleveurs ;
- des membres de syndicats de marais mouillé ;
- des naturalistes ;
- des associations de protection de la nature et de l’environnement.
Le travail a permis de construire une typologie des espaces concernés par le renouvellement arboré :
- espaces de contact entre secteurs habités et marais mouillé ;
- zones de boisement dense ;
- espaces de terrées ;
- prairies partiellement déconnectées du réseau hydraulique ;
- espaces de levées.
Cette démarche n’est pas un plan figé, mais un processus de long terme, que Jordane Ancelin décrit comme une construction progressive du paysage du XXIe et même du XXIIe siècle.
Le programme de renouvellement de la trame arborée
Jordane Ancelin présente ensuite le programme porté par le Parc naturel régional du Marais poitevin, centré sur le renouvellement de la trame arborée.
Planter sans attendre
Le premier axe consiste à planter rapidement, sans attendre que la crise sanitaire fasse disparaître les frênes.
Dans le site classé, on estime à environ 400 000 le nombre de frênes têtards. Une grande partie est vieillissante, et l’absence de renouvellement était déjà un problème avant même la chalarose.
Le travail est rendu difficile par la structure foncière du territoire :
- 18 000 hectares ;
- plus de 9 000 propriétaires ;
- environ 35 000 parcelles ;
- des parcelles très petites, en moyenne autour de 2 000 m².
Le programme procède donc « en dentelle », propriétaire par propriétaire.
Plus de 130 projets ont déjà été montés avec une centaine de propriétaires. Les chiffres de plantation restent modestes à l’échelle du paysage, car les alignements plantés sont souvent courts, mais le programme monte progressivement en puissance.
Diversifier les essences
Le deuxième axe consiste à diversifier les essences plantées.
La grande fragilité du site réside dans la très forte domination du frêne, qui représente environ 98 % de la trame arborée dans certains secteurs. Cette homogénéité donne sa force au paysage, mais elle le rend aussi très vulnérable.
Les essences retenues sont des espèces déjà présentes dans le marais, même parfois de façon ponctuelle, et qui se prêtent à la taille en têtard. L’attachement des habitants à la forme têtard a été très fort dans les échanges de 2015-2016. Le mot d’ordre qui en est sorti est clair : dans le Marais poitevin, « le marais, c’est le têtard ».
Reconstituer une filière locale de production végétale
Le programme s’est aussi attaché à relancer des savoir-faire autour de la récolte de graines, du bouturage et de la production de jeunes plants.
Inspirée de la démarche « végétal local », cette organisation associe :
- des habitants qui identifient ou collectent des graines et boutures ;
- des services techniques, notamment municipaux ;
- des chantiers d’insertion qui assurent la mise en culture puis la plantation.
Il s’agit de recréer un lien entre le territoire, le végétal et les pratiques de plantation.
Suivre précisément la maladie
Le troisième axe consiste à observer l’évolution de la chalarose dans le marais, et en particulier à comparer la situation des frênes taillés en têtard et de ceux laissés en port libre.
Un réseau de placettes de suivi a été mis en place, avec plus de 500 arbres observés chaque année. Au bout de cinq années de notation, les premiers résultats semblent montrer que la taille en têtard n’aggrave pas spécifiquement les effets de la maladie.
Cela conduit le Parc à maintenir ses conseils de gestion : continuer à tailler régulièrement les têtards, afin d’éviter le développement de grosses branches qui déstabilisent les troncs.
Faire imaginer les paysages à venir
Le quatrième axe vise à accompagner culturellement et visuellement la transition paysagère.
Cela passe par :
- des images prospectives, réalisées pour montrer ce que pourrait être un marais moins dominé par le frêne ;
- un observatoire photographique du paysage ;
- un groupe d’habitants observateurs, formés à la reconduction photographique.
L’enjeu est de permettre aux habitants, élus et techniciens de se représenter les changements à venir et de ne pas les subir passivement.
L’histoire des levées : une construction ancienne
Alexis Pernet replace ensuite les levées dans la longue histoire du dessèchement du Marais poitevin.
Le dessèchement des marais à partir du XVIIe siècle
Les levées remontent au XVIIe siècle. Leur création s’inscrit dans les politiques de dessèchement encouragées par le pouvoir royal après les guerres de Religion, dès Henri de Richecour IV.
Des investisseurs, bénéficiant de privilèges et de patentes, lancent alors de grands travaux d’endiguement et de drainage. Si les premiers dessécheurs ont souvent été associés aux Hollandais, Alexis Pernet rappelle que le dessèchement a surtout été poursuivi et consolidé par des élites locales, notamment de La Rochelle et de Fontenay-le-Comte.
Le marais a donc été transformé par des populations locales, qui ont structuré durablement le territoire.
Les sociétés de dessèchement
Les levées sont liées au fonctionnement des sociétés de dessèchement, qui organisent :
- l’édification des digues ;
- le drainage ;
- l’entretien des fossés et canaux ;
- la surveillance des ouvrages ;
- l’exploitation des arbres.
Cette organisation reposait sur un système social complet, incluant la présence sur place d’habitants, de fermiers et de brigades affectées aux travaux de curage et d’entretien.
Les cartes anciennes
Une carte de Claude Masse, ingénieur du roi au début du XVIIIe siècle, montre de façon spectaculaire :
- les marais mouillés très boisés ;
- les marais desséchés découpés de façon géométrique ;
- les canaux évacuateurs tirant l’eau vers la mer ;
- les levées qui séparent ces ensembles.
Cette cartographie illustre déjà la tension entre le marais « sauvage » et le marais « maîtrisé ».
Comment les levées ont été construites et armées
À l’origine, les levées sont des ouvrages en terre. Leur stabilité dépendait de la qualité des matériaux et de la nature des sols. Certaines, construites sur tourbe, se sont révélées fragiles et ont dû être refaites.
Très vite, les dessécheurs ont eu recours à des techniques proches du génie végétal :
- bardelages de roseaux et de branchages ;
- pieux de maintien ;
- plantations d’arbres, notamment de frênes.
Le frêne, taillé régulièrement, fournissait en outre des matériaux utiles sur place. L’arbre était donc à la fois outil de stabilisation et ressource.
Un texte de Chassiron, directeur d’une société de dessèchement à Taugon et La Ronde, à la fin du XVIIIe siècle, est cité pour montrer combien cette relation entre végétal et ouvrage était pensée explicitement : l’art devait « venir au secours de la nature ».
Les huttes et la dimension habitée des levées
Les levées ont aussi été rendues habitables. Des maisons, appelées huttes, ont été construites sur leur flanc protégé, côté desséché.
Ces habitations avaient plusieurs fonctions :
- assurer une présence humaine permanente ;
- surveiller les digues ;
- entretenir les ouvrages ;
- participer aux travaux de curage ;
- exploiter les arbres.
Certaines huttes existent encore aujourd’hui. Elles ponctuent les levées à intervalles réguliers, parfois tous les 300 mètres, comme si l’espace avait été programmé selon une logique sérielle.
Cette présence bâtie rappelle que les levées sont non seulement des ouvrages hydrauliques, mais aussi des lieux de vie.
Une séparation hydraulique toujours fonctionnelle
Les photographies aériennes prises en période de crue montrent que ces levées jouent encore leur rôle plusieurs siècles après leur construction.
Elles marquent une séparation nette entre :
- les marais desséchés, drainés et cultivés ;
- les marais mouillés, plus arborés et soumis au régime naturel des eaux.
Le contraste est très fort, tant du point de vue hydraulique que paysager :
- d’un côté, ouverture, géométrie, grandes parcelles ;
- de l’autre, densité végétale, eau, boisement, formes plus complexes.
Les levées constituent ainsi des lignes de fracture et de couture entre deux systèmes.
Les formes actuelles des frênes têtards sur les levées
Pauline Frileux s’attache ensuite à décrire les têtards eux-mêmes et la diversité de leurs formes et usages.
Il n’existe pas une seule forme de têtard caractéristique du Marais poitevin. Sur les 25 km de levées au nord et 18 km au sud étudiés, on observe une grande diversité, liée à l’histoire des pratiques, aux usages et aux modes de gestion.
On rencontre ainsi :
- des têtards très bas ;
- des têtards rehaussés ;
- des arbres très âgés à grosses têtes élargies ;
- des arbres encore régulièrement entretenus ;
- des arbres sénescents et creux ;
- des arbres effondrés à la suite de l’abandon de la taille.
Les formes visibles aujourd’hui portent la trace des pratiques passées.
Les usages anciens du bois
Un agriculteur de 86 ans, rencontré dans le cadre de l’enquête, décrit ses pratiques anciennes :
- taille hivernale ;
- sélection des branches sur la tête du têtard, pratique appelée localement « hermelier » ;
- abattage à la cognée ;
- confection de fagots ;
- récolte du bois de chauffage.
Il évoque une organisation familiale où le père coupait, et le fils faisait les fagots. Il fabriquait aussi ses propres échelles, adaptées à la forme des troncs.
Ce témoignage montre combien la taille des têtards relevait d’un savoir-faire précis, transmis et pratiqué de façon régulière.
Les usages actuels : maintien, transformation, abandon
Aujourd’hui, les situations sont très contrastées.
Le bois de chauffage
Sur certains secteurs, des particuliers continuent à acheter des lots de bois sur pied attribués par les syndicats de marais. Le bois est encore coupé, mis à sécher sur place puis récolté.
Dans certains cas, les arbres sont rehaussés pour protéger les jeunes pousses du pâturage ovin.
Des chantiers plus mécanisés
Ailleurs, on observe des coupes plus intensives, avec rabattage plus important des arbres, conduisant davantage à un taillis qu’à un entretien classique en têtard.
Les contraintes des réseaux
Des alignements peuvent aussi être coupés pour éviter l’empiètement sur les lignes électriques. Il ne s’agit plus alors d’une taille de têtard, mais d’une coupe de contrainte.
L’épareuse et les « dix couloirs »
Sur de longues portions, l’entretien est assuré à l’épareuse. Cela produit de grands couloirs fermés, où les têtards sont encore présents mais disparaissent visuellement dans une masse de prunelliers, aubépines, ronces et repousses diverses.
La fermeture progressive
Sur d’autres secteurs, la végétation se referme très vite. Le passage est seulement maintenu sur une bande étroite pour les piétons, notamment là où un sentier de randonnée a été balisé.
Les levées comme espaces de randonnée et d’usage agricole
Certaines levées ont fait l’objet de conventions de passage pour permettre la randonnée, notamment sur les communes de La Ronde et de l’amont.
Mais cette ouverture au public entre parfois en tension avec les usages agricoles, en particulier lorsque les levées sont pâturées par des génisses.
Des accords locaux ont ainsi été passés pour fermer certains itinéraires pendant les périodes sensibles, afin d’éviter les conflits entre promeneurs et agriculteurs.
Les agriculteurs voisins continuent souvent à entretenir de longues portions de levées, principalement au niveau du couvert herbacé. Là encore, les objectifs se concentrent désormais davantage sur l’accessibilité et l’entretien de la couronne que sur le maintien fin des arbres têtards.
Une gestion de plus en plus difficile
Les témoignages recueillis montrent un attachement réel des agriculteurs aux levées et aux arbres, mais aussi les difficultés croissantes à poursuivre les anciennes pratiques.
Les raisons sont nombreuses :
- dangerosité des arbres âgés ;
- hauteur des têtards ;
- pentes fortes côté marais mouillé ;
- difficulté d’accès aux machines ;
- coût élevé de l’entretien ;
- manque de rentabilité économique.
Un agriculteur résume cette situation en expliquant que l’entretien lui coûte désormais plus qu’il ne lui rapporte, tout en ajoutant qu’il tient malgré tout à garder les levées, parce qu’elles font partie du paysage qu’il a toujours connu.
Une typologie actuelle des levées
À partir des observations de terrain, les intervenants distinguent plusieurs types de levées :
- des levées très ouvertes, avec quelques vestiges de têtards ;
- des levées encore très denses, parfois liées à un pâturage ovin ;
- des couloirs fermés, entretenus à l’épareuse ;
- des secteurs complètement enfrichés, surtout là où le rôle hydraulique est devenu plus faible.
L’avenir des arbres têtards dépend donc fortement :
- du niveau de risque hydraulique ;
- du mode d’entretien ;
- des usages locaux ;
- de la capacité à identifier des secteurs où un renouvellement est possible.
L’arbre sur les digues : d’allié technique à facteur de risque
La conclusion de la conférence souligne un basculement majeur.
Historiquement, l’arbre était perçu comme un élément de renforcement de la levée. Aujourd’hui, dans les doctrines techniques contemporaines de gestion des digues, l’arbre est souvent considéré comme un facteur de fragilisation.
Les raisons avancées sont notamment :
- le dépérissement des racines ;
- le risque d’affouillement ;
- la création de circulations d’eau dans la masse de terre ;
- l’instabilité des arbres non entretenus ;
- les chutes de branches ou d’arbres entiers lors des crues.
Des phénomènes d’affouillement ont ainsi été observés récemment sur certains secteurs très arborés.
Cela ouvre un débat difficile : faut-il maintenir ces arbres sur les levées, au risque de fragiliser les ouvrages, ou faut-il aller vers des digues plus nues, simplement enherbées, conformes aux doctrines techniques actuelles ?
Quel avenir pour les levées du Marais poitevin ?
La question posée par la conférence est finalement double :
- quel avenir pour les levées comme ouvrages hydrauliques ?
- quel avenir pour les levées comme paysages habités, plantés et patrimoniaux ?
Plusieurs enjeux sont imbriqués :
- la sécurité des biens et des personnes ;
- la protection de systèmes agricoles ;
- la valeur écologique des levées ;
- la valeur paysagère et patrimoniale des arbres têtards ;
- l’avenir des huttes et de l’habitat dispersé ;
- la possibilité de maintenir des formes de gestion collective.
Les intervenants insistent sur le fait que les réponses ne peuvent pas être seulement techniques. Elles devront être construites avec les ingénieurs, mais aussi avec les habitants, les agriculteurs, les collectivités et les gestionnaires du territoire.
Le véritable défi est donc à la fois hydraulique, écologique, social et paysager.
Le plan de paysage comme démarche d’apprentissage
En réponse aux questions, les intervenants précisent que le « plan de paysage » du Marais poitevin n’est pas un document figé, mais une démarche évolutive.
Il vise à construire progressivement une nouvelle culture de l’arbre et du têtard, à l’échelle de 150 ans. Il articule :
- des actions très concrètes de plantation ;
- la production de connaissances ;
- la transmission des savoir-faire ;
- l’apprentissage collectif face à une crise sanitaire et paysagère.
Cette dimension d’apprentissage partagé est jugée essentielle.
La question du recul face à l’eau
Une question importante posée lors des échanges concerne la possibilité de redonner davantage de place à l’eau, plutôt que de maintenir coûte que coûte les marais desséchés face à la montée du niveau de la mer ou aux crues.
Les intervenants reconnaissent que cette question est fondamentale, mais encore difficile à aborder frontalement. Le territoire reste fortement marqué par une culture de la maîtrise hydraulique, de la protection et de la production.
Cependant, la réflexion progresse, notamment sur le littoral, où certaines opérations de recul ou de réaménagement de digues existent déjà, même de façon encore marginale.
Le Parc a d’ailleurs consacré un colloque à cette question, sous le titre Et la mer monte.
Conclusion
Cette conférence montre que les levées du Marais poitevin ne sont ni de simples digues, ni de simples alignements de têtards. Elles sont le produit d’une longue histoire de transformation du milieu, d’un système social, d’un rapport technique à l’eau, et d’une culture paysagère très forte.
Aujourd’hui, elles se trouvent au croisement de plusieurs crises :
- crise sanitaire du frêne ;
- crise écologique ;
- transformations agricoles ;
- incertitudes hydrauliques ;
- évolution des doctrines de gestion des digues.
Leur avenir ne pourra être pensé qu’en tenant ensemble ces différentes dimensions, sans réduire les levées à un seul statut d’ouvrage technique ou de patrimoine pittoresque.
Les intervenants terminent en appelant à revenir au terrain, à voir le Marais poitevin sur place, et à poursuivre collectivement cette réflexion sur les paysages à venir.