Débat : L'appauvrissement de la ressource en eau (Konrad Shreiber, Marc-André Sélosse...)
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Débat avec Alain Canet, Konrad Schreiber, Marc-André Sélosse, Ernst Zürcher, Olivier Husson, Andy Darlington, Nicolas Garcia et Bruno Sirven.
Rendez-vous à Elne (66) pour le festival des Rencontres de l'Agroécologie du bassin méditerranéen, organisé par Arbre et paysage 66.
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Vous retrouverez dans cette vidéo une explication des racines et des microbes dans la gestion de l'eau, par Marc-André Sélosse, intervenant lors du festival !
Table ronde sur l’eau, les paysages et les sols
Sans tarder, l’animateur appelle les intervenants à rejoindre la tribune pour la table ronde. Il remercie d’abord le maire, Nicolas Garcia, qui a accueilli l’événement et accepté de l’organiser quelques mois plus tôt, alors que l’idée de cette rencontre venait juste d’émerger. Il appelle également Andy Darlington, présenté comme éleveur, arboriculteur, praticien de la permaculture et éleveur de vers de terre, ainsi que Konrad Schreiber. Enfin, il invite Marc-André Sélosse à rejoindre cette « humble, modeste, pertinente et nécessaire tribune » pour discuter et débattre.
Les intervenants sont invités à se présenter.
Présentation de Nicolas Garcia
Nicolas Garcia explique qu’il se sent un peu impressionné au milieu de tous ces chercheurs, scientifiques et personnalités. Il se présente pourtant comme un « simple petit maire », même s’il a eu plusieurs vies professionnelles : une formation agricole, une courte expérience comme paysan, une activité de paysagiste ou entrepreneur de parcs et jardins, un passage dans le journalisme, ainsi que des responsabilités politiques.
Aujourd’hui, sa responsabilité d’élu rejoint une passion ancienne : l’eau potable. Il indique avoir souvent présidé des syndicats de production d’eau potable, ce qui l’a conduit à devenir président du Syndicat des nappes de la plaine du Roussillon. Il précise que la mission de cette structure est de suivre et de protéger les nappes, en qualité comme en quantité. Il souligne aussi le rôle de techniciens passionnés, qu’il qualifie en quelque sorte de lanceurs d’alerte sur les mauvais usages de l’eau.
Son engagement sur ces questions est donc lié à la fois à sa fonction de maire d’Elne et à ses autres responsabilités d’élu local.
Présentation d’Andy Darlington
Andy Darlington se présente comme éleveur et arboriculteur dans l’Aude. Il explique avoir eu la chance de découvrir la permaculture en 1979 et d’avoir pu la pratiquer avec des Australiens et des Américains. Cette approche lui a apporté un savoir-faire centré sur la possibilité d’appliquer les modèles naturels à des systèmes artificiels productifs.
Il précise qu’il souhaite intervenir dans la discussion parce qu’il est particulièrement passionné par le travail à l’échelle des bassins versants. Il évoque l’intérêt de mobiliser l’ensemble des techniques vues pendant la journée : porosité des sols, terrasses, plantation d’arbres, etc. Pour lui, le bassin versant constitue une unité de fonctionnement pertinente, capable d’avoir un impact déterminant sur la qualité de l’eau.
Intervention de Konrad Schreiber
Konrad Schreiber commence sur un ton volontairement léger en disant qu’il n’aime pas trop l’eau personnellement, lui préférant « un petit coup de vin », mais rappelle immédiatement qu’en agriculture, l’eau est « très très importante ».
Il fait un clin d’œil à Olivier Husson, absent de la tribune mais manifestement très concerné par le sujet, ainsi qu’à Marceau Bourdarias, qu’il salue également. Puis il revient au fond du débat en s’adressant à Nicolas Garcia.
Konrad Schreiber souligne qu’à travers les interventions précédentes, notamment celles d’Ernst Zürcher, de Marc-André Sélosse et d’Olivier Husson, une idée nouvelle a émergé : il ne suffit plus seulement de protéger l’eau, il faut désormais aussi la générer. Il insiste sur le caractère nouveau de cette mission, quasi « tombée dessus » aux élus au cours de la matinée, et demande au maire ce qu’il pense de cette approche.
De la protection de l’eau à sa génération
Nicolas Garcia répond que, jusqu’à présent, le syndicat qu’il préside avait pour mission de suivre, protéger et alerter. Il explique qu’il a aussi travaillé, non sans difficultés et obstacles politiques, à la création dans le département d’un syndicat mixte de production d’eau potable, chargé de gérer l’eau potable et l’eau agricole avec les collectivités et les citoyens.
Dans ce cadre, il rappelle l’enjeu de préserver la ressource profonde, qui se renouvelle très lentement, ainsi que les ressources plus superficielles. Mais il reconnaît qu’un élément supplémentaire s’impose désormais : la génération de l’eau. Cela conduit à élargir considérablement le champ d’action. Il ne s’agit plus seulement d’économiser l’eau ou d’éviter de puiser dans les nappes, qu’elles soient superficielles ou profondes, mais de comprendre comment ne pas utiliser cette eau tout en répondant aux besoins.
Il admet que cette orientation nouvelle se heurte à des oppositions, notamment politiques, mais considère qu’elle ouvre un nouvel axe de travail. Selon lui, les journées comme celle-ci, les exposés et les tables rondes peuvent justement aider à faire évoluer les structures publiques, avec l’appui des citoyens et des collectivités.
L’échelle pertinente : le bassin versant, le paysage, le territoire
Marc-André Sélosse prend alors la parole pour préciser que les éléments généraux qu’il a présentés ne sont que des cadres de compréhension. Pour lui, ce qui permet vraiment de prendre les choses en main, c’est le moment où citoyens et responsables politiques se saisissent du sujet.
Il insiste sur un point fondamental : la première échelle pertinente est celle du bassin versant et du paysage. Selon lui, l’agriculture de demain ne peut plus être pensée seulement à l’échelle de la parcelle ou même de l’exploitation. Il prend l’exemple de la diversification des paysages et des types de cultures, qui permettrait de freiner la propagation des pathogènes et de réduire les pesticides. Une telle évolution impose des coordinations à d’autres échelles.
Il souligne également qu’on a besoin à la fois des citoyens et des élus qui s’engagent réellement dans ce travail. Il s’inquiète d’une forme d’« acculturation technique et scientifique » qui touche selon lui aussi bien une partie des citoyens que les responsables politiques. Il estime que cela constitue un problème majeur, car l’avenir dépend aussi de la capacité à s’approprier des connaissances permettant de définir des politiques soutenables à long terme.
Il mentionne à ce propos l’existence d’un travail collectif mené avec plusieurs académies, des scientifiques, l’Association française d’agroforesterie, des journalistes et des enseignants, dans le cadre de la fédération dite « BioGée », afin de réintroduire ces bases de compréhension dans les formations, notamment celles des futurs fonctionnaires.
Le cas particulier des Pyrénées-Orientales
Nicolas Garcia rebondit en expliquant qu’il n’existe pas de règle générale valable partout. Dans le cas des Pyrénées-Orientales, il estime même que l’échelle du bassin versant est parfois insuffisante : selon lui, c’est le département entier qu’il faut considérer, car il présente une forte unité hydrogéologique, avec du pliocène et du quaternaire pratiquement partout.
Il considère donc qu’il faut avoir une réflexion départementale globale. Il rappelle aussi que les élus sont issus du peuple et que si la population est elle-même peu acculturée sur ces sujets, il n’y a aucune raison que les élus soient miraculeusement plus cultivés.
Il dit travailler avec d’autres pour faire avancer ces questions, mais souligne aussi les difficultés à coopérer, y compris avec certaines associations d’usagers de l’eau, qu’il a sollicitées depuis 2015 pour convaincre d’autres responsables politiques. Il constate que cette coopération a été difficile à mettre en place. Pour lui, comme pour les sols, tout le monde doit travailler ensemble pour réussir à construire des politiques vertueuses de l’eau et préserver l’avenir.
L’arbre, les bassins versants et la vision globale
Konrad Schreiber note que le dialogue entre acteurs ne s’installe pas toujours correctement. Il invite à aller voir les travaux mis gratuitement à disposition par Ver de Terre Production, dont l’objectif est précisément de rendre la connaissance librement accessible, en faisant le lien entre science, vulgarisation et savoir-faire paysan.
Puis il relance le débat à partir du travail d’Ernst Zürcher. Dans un territoire où le département est lui-même une sorte de bassin versant cohérent, il propose une approche globale centrée sur les arbres, le territoire et les connexions avec les cultures. Il demande alors à Ernst Zürcher de revenir sur cette idée d’« eau nouvelle ».
L’« eau nouvelle » selon Ernst Zürcher
Ernst Zürcher répond qu’il est tout à fait en accord avec l’idée du bassin versant comme unité de travail collectif. Selon lui, cette échelle donne aussi un sentiment d’appartenance : on fait partie du même bassin versant. Il ajoute que, vu d’en haut, l’arbre est presque le symbole du bassin versant, avec ses branches qui récoltent l’eau et l’énergie, puis les redistribuent dans la terre.
Sur la question de l’« eau nouvelle », il explique qu’il s’agit d’un phénomène important, d’abord du point de vue quantitatif. Lors de la formation d’un kilo de biomasse, la photosynthèse produit aussi environ un demi-kilo d’eau nouvelle. Cette eau est dite nouvelle parce que son hydrogène vient de l’eau initialement hydrolysée, mais son oxygène vient du dioxyde de carbone atmosphérique : c’est donc une recombinaison qui n’avait encore jamais circulé sous cette forme.
Puis, lors de la dégradation naturelle de cette biomasse, par exemple sous l’action des champignons sur la cellulose et la lignine, de l’eau est de nouveau libérée. Là encore, cette eau est qualifiée de nouvelle. Au total, le cycle formation-dégradation d’un kilo de biomasse produit plus d’un kilo d’eau nouvelle.
Ernst Zürcher va plus loin en soulignant les propriétés particulières de cette eau. Elle est « vierge », n’ayant jamais circulé ni été polluée. Mais surtout, elle provient d’un système organique. Il relie cela aux travaux de Gerald Pollack sur le « quatrième état de l’eau » : au contact de membranes hydrophiles, l’eau acquiert des propriétés spécifiques, devient plus visqueuse, plus structurée, plus apte à absorber l’énergie. Selon lui, l’eau issue des plantes et restituée au sol lors de leur dégradation n’a donc pas les mêmes propriétés qu’une eau pompée, canalisée dans des tubes métalliques et distribuée artificiellement.
Il ouvre ainsi une piste de recherche sur les propriétés biologiques et énergétiques de cette eau produite par le vivant, en lien avec les réflexions d’Olivier Husson sur le pH, le redox, et avec les approches de bioélectronique.
Les végétaux comme producteurs d’eau et régulateurs du paysage
Konrad Schreiber reformule ensuite une autre idée forte présentée par Ernst Zürcher : la différence entre un sol nu agricole et un couvert forestier ou végétalisé. Le premier émet de la chaleur nette et dessèche ; le second réhydrate les paysages et les écosystèmes.
Il demande alors à Ernst Zürcher de préciser ce point pour les Pyrénées-Orientales et, plus largement, pour tout le pourtour méditerranéen concerné par la peur du manque d’eau. Il lui demande si la production de l’eau ne dépend pas en réalité du monde végétal lui-même, et si l’essentiel du cycle de l’eau n’est pas généré par la végétation plutôt que directement par les pluies venues de la mer.
Ernst Zürcher répond qu’il faut toujours revenir à l’unité de référence globale. La pluie elle-même dépend en grande partie de la surface végétalisée de la Terre. Si l’on enlève cette surface végétalisée, on réduit l’alimentation des nuages. Le système forme un tout entre océans, continents et couverts végétaux. Il devient donc décisif de savoir si les territoires sont boisés ou non.
Selon lui, lorsqu’on remet de la végétation en place, on peut relancer ces cycles et faire progressivement revenir l’eau là où elle avait disparu. Il prend l’exemple de Lampedusa, où la reconstitution d’humus et l’usage de biochar pourraient contribuer à restaurer la capacité de stockage de l’eau et à remettre les cycles hydrologiques en route. Il insiste toutefois sur le fait qu’on ne peut pas penser ces questions de manière compartimentée : tout est connecté. Une pluie locale est le produit à la fois d’une forêt proche, d’autres forêts plus lointaines, et d’un mélange avec les apports océaniques.
Il souligne aussi qu’en supprimant une forêt à un endroit donné, on supprime à la fois la possibilité de provoquer localement ces cycles et celle de stocker l’eau sur place.
Le sol nu comme « sol foutu »
Konrad Schreiber fait alors le lien avec les travaux d’Olivier Husson et lance une formule provocatrice : plus que jamais, le « sol nu » mérite d’être appelé « sol foutu ».
Il rappelle que de nombreux processus fonctionnent selon des courbes sigmoïdes, avec des seuils. Cela vaut pour les plantes, mais aussi pour beaucoup d’autres phénomènes. Il souligne l’importance d’atteindre une masse critique de matière organique et de carbone dans les sols. Il cite à ce propos John Kempf, qui affirme qu’il faut beaucoup de carbone dans le sol pour pouvoir en perdre beaucoup — notamment sous forme de CO2 accessible aux plantes — mais aussi beaucoup d’eau.
Il estime qu’une tonne de carbone minéralisée par l’activité biologique produit environ 600 kg d’eau. Il revient aussi sur l’équation de la photosynthèse, en précisant qu’elle est souvent simplifiée à l’excès : pour lui, la « vraie formule » devrait mieux faire apparaître la part de cette eau nouvelle.
Puis il aborde la dimension électrique des sols. La matière organique constitue un réservoir d’électrons, donc de charges négatives. En temps normal, le sol est globalement négatif et l’atmosphère au-dessus positive. Par beau temps, il existe déjà un champ électrique ; en présence de nuages, on observe des différences de charge encore plus marquées, avec des échanges énergétiques considérables sous forme d’éclairs. Ces phénomènes rechargent aussi le sol.
Il suggère que c’est peut-être pour cela qu’après une pluie d’orage, les plantes « se réveillent » très vite et paraissent magnifiques. L’eau qui tombe est alors fortement chargée en énergie. Il ajoute que l’activité biologique du sol fluctue en lien avec ces champs électriques atmosphériques. Mais dans un sol nu, dépourvu de matière organique et donc de charges négatives, cette dynamique est appauvrie : il y a moins de différences de potentiel, donc moins d’échanges d’énergie possibles.
Quelques ordres de grandeur donnés par Marc-André Sélosse
Marc-André Sélosse rappelle alors qu’il faut garder le sens des proportions. Certes, les volumes d’eau métabolique sont importants : si une tonne de matière organique produit environ 0,6 tonne d’eau, un écosystème tempéré moyen qui fait tomber six tonnes de matière organique par hectare et par an génère des quantités intéressantes.
Mais il ajoute qu’une forêt standard tempérée transpire de l’ordre de 30 tonnes d’eau par hectare et par jour, soit environ 3 mm de lame d’eau quotidienne. Sur 200 jours d’activité végétative, cela représente environ 600 mm d’eau, un chiffre qu’il rapproche de la limite classique entre milieux ouverts et milieux forestiers.
Il insiste ainsi sur un enjeu essentiel : la manière dont on gère les sols, la matière grise qu’on y met, les pratiques qu’on y applique, devient l’un des outils majeurs de gestion du paysage et de l’eau.
Artificialisation, déboisement et responsabilité humaine
Marc-André Sélosse en profite pour élargir encore la réflexion. Il rappelle l’ampleur de l’artificialisation des sols en France, avec l’équivalent d’un département qui disparaîtrait sous le béton tous les sept à dix ans. Il y voit quelque chose de très frappant en matière d’aménagement, d’autant plus paradoxal que les centres-villes, eux, se vident.
Il souligne aussi que l’aridité méditerranéenne n’est pas seulement une donnée naturelle : elle est en partie le résultat de milliers d’années de déboisement et d’agriculture destructrice. Il résume cela de manière provocatrice en disant que le milieu méditerranéen est peut-être moins « donné à une fondation géographique » qu’issu de « 5000 ans d’araire et de soc ».
Il rappelle l’exemple historique de l’Aigoual. Les déboisements et le surpâturage y provoquaient d’importantes inondations catastrophiques, notamment sur le versant méditerranéen, mais aussi des transferts de sédiments jusqu’à l’envasement du port de Bordeaux. La reforestation entreprise ensuite a permis de stabiliser les sols avec succès. Pour lui, il n’y a donc rien de fatal dans les inondations méditerranéennes : elles sont aussi construites par l’action humaine, par la déconstruction des sols.
L’expérience d’Andy Darlington dans l’Aude
Andy Darlington prend ensuite la parole à partir de son expérience personnelle dans l’Aude. Il explique vivre dans une zone relativement humide, autour de 600 mètres d’altitude, dans un secteur influencé à la fois par les Pyrénées, les vents du sud-ouest et certaines pluies atlantiques, mais aussi soumis à de fortes irrégularités.
Il évoque notamment une sécheresse de dix-huit mois en 1987, au cours de laquelle les feuilles craquaient sous les pas dans la forêt, avec de nombreux incendies. Cette expérience l’a conduit à mettre en place un système de pâturage permettant soit de faire piétiner, soit de faire consommer les couverts secs de fin d’été, afin de réduire les risques de feu. Pour lui, lorsqu’un incendie peut passer d’un brin d’herbe à l’autre avec une extrême rapidité, la situation devient gravissime.
Il définit l’aridité comme une situation où l’évaporation dépasse la pluviométrie et où les sols ne peuvent plus stocker correctement l’eau ni constituer de réserves. Là encore, il revient à la topographie et au bassin versant : la forme du paysage détermine fortement les possibilités d’action.
Il raconte avoir observé dans l’Aude que des versants sud, déboisés par les incendies et le pâturage répété depuis des siècles, se reboisent extrêmement lentement, même après trente-cinq ans. À l’inverse, les versants nord se restaurent beaucoup plus facilement. Il insiste aussi sur la violence particulière de l’exposition ouest, surtout en fin de journée, lorsqu’un soleil déjà très chauffant arrive sur un paysage qui a subi toute la chaleur du jour.
Il rapporte également des observations très inquiétantes sur les routes forestières. Sur les versants nord, ces ouvertures se revégétalisent assez facilement. Mais sur les versants sud et ouest, elles peuvent provoquer un dessèchement progressif de toute la partie en amont, jusqu’à conduire à la mort de la forêt qu’elles étaient censées protéger contre les incendies.
Pour lui, il faut identifier les points de levier où une action peut produire un changement rapide. Il est inutile de partir de zones totalement dénudées : cela demande beaucoup d’énergie pour peu d’effet. À l’inverse, il faut s’appuyer d’abord sur les endroits où subsiste déjà un peu de végétation, car ce sont là que les efforts sont les plus efficaces.
Enfin, il met en garde contre une dépendance excessive à l’ingénierie hydraulique fondée sur les énergies fossiles : pompage, électricité, pièces électroniques, technologies complexes. Sur sa ferme, il a organisé ses aménagements par gravité et par stockage en altitude, ce qui lui donne une vraie autonomie. Il estime qu’il faudra reprendre du recul et concevoir des systèmes intelligents capables de fonctionner même en situation de pénurie énergétique.
Revégétaliser rapidement les systèmes agricoles
Konrad Schreiber en tire une conséquence politique pour les Pyrénées-Orientales : il faudrait peut-être élaborer une stratégie de revégétalisation rapide de tous les systèmes agricoles, en commençant par exemple par la viticulture.
Il souligne alors un point délicat : le débat avec le monde associatif se cristallise souvent sur le pulvérisateur, présenté comme « l’outil du diable ». Pourtant, au vu des explications d’Olivier Husson, la nutrition foliaire pourrait faire partie des stratégies utiles pour relancer des plantes sur des sols arides.
La pulvérisation foliaire comme amorçage
Sur ce point, il est expliqué que la pulvérisation foliaire est sans doute sous-estimée. Lorsqu’un sol ne permet plus le redémarrage, il faut redonner à la plante la capacité de repartir. L’idée est d’« amorcer la pompe » : faire repartir la plante, lui permettre de produire à nouveau de la biomasse, puis de relancer les cercles vertueux de restructuration du sol.
L’exemple du Burkina Faso est cité : dans des conditions extrêmement dégradées de pluviométrie, de matière organique et de sols, les paysans concentrent l’eau et les faibles ressources organiques disponibles sur de petits points localisés, où ils plantent ensuite maïs et haricots. En se plaçant localement au-dessus des seuils nécessaires, ils parviennent à relancer la production, puis à étendre progressivement le système.
L’idée défendue ici est donc qu’il vaut mieux concentrer l’énergie disponible sur des zones où l’on peut effectivement franchir les seuils de redémarrage, plutôt que de la disperser uniformément sur des espaces trop dégradés.
Le sol, un objet central pour l’écologie
Avant la clôture, Marc-André Sélosse propose une conclusion plus générale sur le sol. Pour lui, le grand problème est que le sol reste mal perçu : il ne se réduit pas à sa simple matérialité, mais agit sur bien d’autres dimensions.
Il rappelle que le sol est lié au cycle de l’eau, bien sûr, mais aussi à la production d’antibiotiques, puisque beaucoup proviennent de microbes du sol, y compris parmi les développements en cours. Il évoque aussi le rôle du sol dans l’effet de serre : mal géré, engorgé ou anoxique, il peut produire du méthane ou du protoxyde d’azote. Il invite à consulter le site du GIS Sol pour voir les cartes françaises des émissions de N2O, souvent corrélées à certaines zones agricoles.
À l’inverse, un sol bien géré peut aussi jouer un rôle d’anti-effet de serre en stockant du carbone sous forme de matière organique. Il renvoie sur ce point à l’initiative « 4 pour 1000 ».
Son message est clair : si l’écologie a bien compris que le sol est un outil central pour de multiples enjeux, alors il faut investir massivement sur lui, plutôt que de s’en tenir à une écologie uniquement punitive ou fiscale. Selon lui, une véritable écologie politique devrait être une écologie des solutions.
Témoignage final de Bruno Sirven
Pour conclure la matinée, l’animateur donne la parole à Bruno Sirven, présenté comme le « grand témoin » de la matinée et auteur de Le génie de l’arbre.
Bruno Sirven propose un témoignage de géographe. Il dit être venu en pensant d’abord aux vents, puis, au fil de la journée, avoir réalisé que dans « le pays de la lumière », il y a surtout de l’eau et de la plante. Il voit dans ces deux éléments des réalités complexes, diffuses, multiples, qui traversent et irriguent complètement le paysage.
Pour lui, la plante est le « rouage », la « turbine du paysage ». Pourtant, comme le sol, elle reste souvent oubliée, alors même qu’elle est partout, discrète, évidente, fondamentale.
Il termine sur une image forte en reprenant l’expression de « descendre à la cave ». Il oppose alors deux figures extrêmes :
- l’enfer, où l’on manque de ressources et où l’on est condamné à travailler sans cesse pour simplement maintenir les choses ;
- le paradis, où les ressources sont partout et où l’on est presque « condamné à ne rien faire ».
La formule est volontairement excessive, précise-t-il, mais elle sert à illustrer l’objectif : restaurer les sols, les paysages et les systèmes vivants pour retrouver une abondance fonctionnelle.
Il invite enfin les participants à aller se restaurer « comme on devrait restaurer nos sols ».
Clôture
La séquence se termine sur des remerciements et une invitation à reprendre l’après-midi, à 14 heures, pour poursuivre les échanges sur l’élevage, les cultures et l’agroécologie sur sol vivant.