Ateliers sur la Mycorhization - Dans une Prairie (suite) - 3/4
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3/4 - Ateliers sur la Mycorhization - Dans une Prairie (suite)
Aujourd'hui, troisième partie des ateliers d'une formation réalisée en partenariat avec Maraîchage Sol Vivant par Marc-André Sélosse et Léonardo CASIERI. Nous parlerons du système de la mycorhization, un procédé plus qu'utile pour la gestion de nos sols vivants !
- La Mycorhization - Les Mycorhizes - 1/10 (17 min)
- La Mycorhization - L'Ectomycorhize - 2/10 (12 min)
- La Mycorhization - L'Endomycorhize à arbuscule - 3/10 (30 min)
- La Mycorhization - Les Endomycorhizes à Pelotons - 4/10 (19 min)
- La Mycorhization - De la Protection - 5/10 (20 min)
- La Mycorhization - Variantes Nutritionnelles - 6/10 (25 min)
- La Mycorhization - Aspect Evolutif - 7/10 (32 min)
- La Mycorhization - Applications - 8/10 (23 min)
- La Mycorhization - Maintenir l'Equilibre Mutualiste - 9/10 (28 min)
- La Mycorhization - Un Réseau d'Interaction - 10/10 (31 min)
- Ateliers sur la Mycorhization - En Forêt - 1/4 (34 min)
- Ateliers sur la Mycorhization - Dans une Prairie - 2/4 (20 min)
- Ateliers sur la Mycorhization - Dans une Prairie (suite) - 3/4 (25 min)
- Ateliers sur la Mycorhization - En Laboratoire - 4/4 (11 min)
- La Mycorhization - Introduction - 1/5 (25 min)
- La Mycorhization - Importance de la Diversité Biologique - 2/5 (25 min)
- La Mycorhization - Réflexions - 3/5 (29 min)
- La Mycorhization - Avantages - 4/5 (36 min)
- La Mycorhization - Cas d'Etudes - 5/5 (25 min)
Le labour : une bonne idée ?
La discussion part d’une question simple : finalement, le labour, est-ce que c’est une si bonne idée ?
Plusieurs fonctions classiques du labour sont rappelées :
- désherber ;
- lutter contre certains ravageurs, par exemple les limaces ;
- préparer le sol pour le semis ;
- « aérer » ou « oxygéner » le sol, même si ce dernier point est immédiatement discuté.
Sur ce dernier aspect, l’idée d’oxygéner le sol est jugée peu convaincante. L’intervenant estime qu’on ne voit pas vraiment d’intérêt direct à cette oxygénation, et qu’au contraire cela peut être une « balle perdue », c’est-à-dire une action dont on ne maîtrise pas bien les conséquences positives.
Le labour est aussi présenté comme un moyen de faire remonter la banque de graines ou de préparer un lit de semences. Mais il est rappelé que, depuis des millions d’années, les plantes se sèment sans labour. Le fait que l’agriculture veuille installer une plante à la place d’une autre explique en partie pourquoi cette pratique s’est imposée.
L’un des intervenants précise qu’il n’est pas dans une posture dogmatique, ni dans un militantisme simpliste en faveur de la permaculture ou du semis direct. Selon lui, les premiers agriculteurs qui ont labouré avaient probablement une très bonne idée, comme cela a pu être le cas plus tard pour l’industrie chimique. Le problème serait qu’aujourd’hui, on paie les conséquences à long terme d’une idée qui fonctionnait bien à court terme.
Pourquoi a-t-on commencé à labourer ?
La discussion cherche ensuite à comprendre pourquoi le labour a été adopté au départ.
Une première réponse est évoquée : le défrichement. Quand on transforme une forêt en terrain cultivable, le labour permet de détruire ou d’endommager les systèmes racinaires, les souches, et de rendre le terrain cultivable. Dans ce contexte, le labour a une logique immédiate.
Mais la question est compliquée, car elle suppose aussi de réfléchir à l’histoire des paysages européens.
Il est rappelé qu’on a longtemps raconté que l’Europe était naturellement couverte d’une forêt continue. Or, cette vision est nuancée aujourd’hui. Avant même les sociétés agricoles, il existait :
- des clairières ;
- des incendies ;
- des stades de succession végétale variés ;
- surtout de grands herbivores — bisons, aurochs et autres grands brouteurs — qui entretenaient des zones ouvertes.
L’idée avancée est qu’historiquement, les paysages formaient plutôt une mosaïque : des espaces boisés, mais aussi des zones ouvertes maintenues par le broutage. Ensuite, lorsque les grands animaux sauvages ont été chassés, la forêt a pu reprendre davantage de place. Puis les sociétés humaines, notamment à partir des Gaulois et plus encore au Moyen Âge, ont ouvert à nouveau le paysage par le défrichement.
Dans ce cadre, le labour initial peut être compris comme un outil de mise en culture de terres auparavant forestières ou embroussaillées.
Ce que fait le labour au sol
Le labour est ensuite décrit comme une opération de retournement : on renverse la motte, et l’année suivante on peut recommencer en allant parfois un peu plus profond.
Selon l’analyse proposée, cela accélère artificiellement un phénomène naturel : la remontée vers la surface d’éléments plus profonds du sol. En temps normal, différents processus font que le bas du profil peut être relativement plus riche :
- la pluie entraîne vers le bas des colloïdes, notamment les argiles ;
- l’eau lessive des sels minéraux ;
- beaucoup de sels minéraux sont produits en profondeur par l’altération de la roche mère.
Le labour ferait donc remonter plus vite cette richesse profonde, un peu comme s’il accélérait le travail naturel des vers de terre, mais de façon plus brutale, plus profonde et plus uniforme.
Cette lecture conduit à une idée centrale : labourer, c’est en quelque sorte emprunter aux générations suivantes. On fait produire davantage le sol dans l’immédiat en allant chercher une richesse qui n’est pas renouvelée au même rythme.
Un gain immédiat, payé plus tard
L’intérêt historique du labour est décrit comme un avantage à court terme. On obtient rapidement :
- un sol plus facile à semer ;
- un contrôle des adventices ;
- une mobilisation rapide de certaines ressources du sol.
Mais les coûts apparaissent sur le long terme :
- destruction du stock de matière organique ;
- augmentation de l’érosion ;
- perturbation de la dynamique microbienne du sol ;
- destruction progressive d’une partie du capital sol.
L’idée importante est que ces effets sont peu visibles à l’échelle d’une génération. On ne voit pas disparaître le sol en quelques années ; on perd quelques millimètres par génération. Cela suffit pourtant, à terme, à transformer profondément la fertilité d’un territoire.
L’image employée est celle d’un trésor au fond du sol : il existe, on peut le faire remonter, mais pas indéfiniment.
L’exemple de l’érosion des sols
Pour illustrer le problème, il est rappelé que de nombreux sols agricoles en Europe connaissent des vitesses d’érosion très supérieures aux vitesses soutenables. Il est même mentionné que, dans certains cas, les taux d’érosion peuvent être cent fois supérieurs à ce qu’un sol peut supporter durablement.
L’érosion dépend évidemment aussi d’autres facteurs, notamment de la pente, mais le labour est présenté comme un facteur majeur.
Cette dégradation est d’autant plus trompeuse qu’elle se voit mal à court terme. Là où les mises en culture sont anciennes, en revanche, on finit par atteindre la roche mère ou des horizons beaucoup moins fertiles, et les conséquences deviennent visibles.
Un exemple méditerranéen est évoqué : certains territoires aujourd’hui pauvres en sols profonds auraient pu être beaucoup plus fertiles avant des siècles de dégradation. À l’inverse, la Corse est citée comme un cas où la moindre intensification agricole historique aurait permis de conserver localement des sols plus épais que dans d’autres régions méditerranéennes.
Le labour et la prudence face aux “bonnes idées”
Cette partie de l’échange débouche sur une remarque plus générale : toutes les générations ont eu des idées qui paraissaient excellentes et qui, rétrospectivement, se sont révélées désastreuses.
Le labour est présenté comme un exemple possible de ce type de trajectoire : une pratique efficace à court terme, mais qui peut devenir problématique à long terme.
Cela conduit à une mise en garde qui vaut aussi pour les alternatives actuelles : permaculture, utilisation des microbes du sol, agroécologie… Il ne s’agit pas de les rejeter, mais d’avancer avec précaution, en restant prêt à évaluer les effets réels et à ajuster les pratiques.
Les champignons mycorhiziens dans tout ça
La conversation revient ensuite au thème général des ateliers : les mycorhizes.
Une première idée importante est que les mycorhizes sont assez peu spécifiques. Autrement dit, dans beaucoup de cas, les mêmes champignons mycorhiziens peuvent interagir avec différentes plantes. Cette affirmation est toutefois aussitôt nuancée : dans le détail, il existe encore de grands débats sur la définition même des espèces chez ces champignons, qui ne se reproduisent pas sexuellement comme les animaux ou les plantes à fleurs.
Il est donc probable que la vision actuelle soit encore imparfaite. Mais, globalement, les intervenants retiennent que la plupart des champignons mycorhiziens à arbuscules ne sont pas très spécifiques.
Cela a plusieurs conséquences pratiques :
- un arbre présent dans la parcelle, comme un noyer, peut éventuellement servir de réservoir d’inoculum pour d’autres plantes ;
- les adventices peuvent aussi jouer ce rôle ;
- des systèmes avec couverture végétale continue peuvent entretenir les champignons mycorhiziens en permanence.
Réservoir d’inoculum et intérêt des couverts
La question du réservoir d’inoculation revient plusieurs fois.
L’idée générale est qu’un sol dans lequel il reste toujours des plantes vivantes hébergeant des mycorhizes a plus de chances de conserver un inoculum actif. Dans ce cadre :
- l’agroforesterie peut être intéressante parce que les arbres sont présents en permanence ;
- les « mauvaises herbes » peuvent maintenir la continuité biologique ;
- la permaculture peut aussi avoir cette vertu, non pas seulement pour les mycorhizes, mais parce qu’elle maintient des flux continus de carbone vers le sol.
À l’inverse, certaines successions culturales peuvent créer des « blancs » pour les champignons mycorhiziens. Le cas du chou est évoqué : dans une phase où il n’y a pratiquement que du chou dans une planche, il peut y avoir peu ou pas de support vivant pour les mycorhizes concernées. Dans ce cas, les champignons subsistent probablement surtout sous forme de spores dans le sol en attendant le retour d’une plante hôte.
Il est d’ailleurs rappelé que les spores de champignons mycorhiziens peuvent persister longtemps dans le sol.
Diversité des mycorhizes dans le sol
À la question du nombre d’espèces présentes dans un sol, il est répondu avec prudence qu’il y en a beaucoup. Une thèse est citée, avec un ordre de grandeur de 200 à 400 espèces approximatives par sol, selon les méthodes employées.
Il est aussi précisé que, dans les premiers 10 à 20 cm du sol, une plante qui germe rencontre très facilement des champignons mycorhiziens.
Toutefois, les intervenants se méfient des chiffres trop affirmatifs :
- cela dépend du type de sol ;
- cela dépend des méthodes de détection ;
- cela dépend de la façon dont on définit les espèces.
Effet du labour sur la diversité des champignons
Un point intéressant est soulevé à propos d’une étude de thèse : elle n’aurait pas montré d’effet du labour sur la diversité des champignons mycorhiziens, en termes de présence des espèces.
En revanche, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’effet. Les intervenants distinguent plusieurs niveaux :
- la diversité, c’est-à-dire qui est là ;
- la quantité ou biomasse, c’est-à-dire combien il y en a ;
- la fonctionnalité, c’est-à-dire ce qu’ils font réellement pour la plante.
L’idée proposée est que le labour ne fait peut-être pas forcément disparaître beaucoup d’espèces, mais qu’il change fortement leurs abondances relatives. Certaines espèces repoussent ou recolonisent rapidement après perturbation ; d’autres beaucoup moins.
En particulier, les espèces capables de repartir vite après fragmentation du réseau mycélien sont favorisées. D’autres, plus lentes à reconstruire leur réseau, sont pénalisées. Il pourrait donc y avoir un changement surtout quantitatif, avec des conséquences fonctionnelles potentiellement importantes.
Jusqu’à quelle profondeur les champignons sont-ils présents ?
Les champignons mycorhiziens sont trouvés à différentes profondeurs, mais leur abondance diminue avec la profondeur.
Dans les échanges, il est indiqué qu’on retrouve l’essentiel de l’activité ou de la présence dans les premiers horizons, typiquement les 15 à 20 premiers centimètres. Plus bas, on observe :
- moins de spores ;
- moins de biomasse ;
- moins de diversité.
Cependant, il est difficile de donner une profondeur absolue, car cela dépend :
- du type de sol ;
- de son aération ;
- de la profondeur à laquelle pénètre l’oxygène ;
- du système racinaire des plantes.
Un travail superficiel du sol, vers 5 cm, est donc présenté comme moins destructeur qu’un labour plus profond, même s’il reste déjà une perturbation importante.
Que se passe-t-il quand on fragmente le sol ?
La fragmentation du sol ne tue pas nécessairement instantanément tous les champignons mycorhiziens. Les intervenants insistent sur plusieurs points :
- on ne détruit pas forcément tous les organismes ;
- mais on rompt l’état fonctionnel du réseau mycélien ;
- on casse des connexions établies ;
- on modifie les équilibres entre espèces.
Des fragments de mycélium ou de racines colonisées peuvent parfois redevenir des propagules, c’est-à-dire des éléments capables de recoloniser de nouvelles racines. En laboratoire, des racines colonisées coupées très finement peuvent même servir d’inoculum.
Mais en conditions de terrain, la capacité réelle à repartir dépend beaucoup du contexte. Par exemple, si on laboure à l’automne puis qu’on laisse tout l’hiver sans plante vivante, la survie et la reprise ne seront pas les mêmes que si une nouvelle culture est implantée immédiatement.
Il est donc important de distinguer :
- la survie de certains fragments ;
- la reconstitution rapide d’un réseau fonctionnel ;
- le maintien d’une diversité et d’une fonctionnalité équivalentes à l’état initial.
Biomasse, diversité et fonctionnalité : trois choses différentes
Une partie importante de la discussion insiste sur le fait qu’on confond souvent plusieurs notions.
On sait aujourd’hui relativement bien mesurer :
- la diversité des champignons, notamment par des méthodes fondées sur l’ADN ;
- parfois leur biomasse.
Mais il est beaucoup plus difficile de mesurer leur effet réel sur les plantes. Or, c’est bien cela qui intéresse finalement l’agronomie.
Par exemple, compter le pourcentage de racines colonisées ou le nombre d’arbuscules peut donner une indication, mais cela ne dit pas automatiquement si l’association est très bénéfique, peu bénéfique, ou variable selon les conditions.
Les résultats dépendent en effet de nombreux facteurs :
- l’espèce de champignon ;
- l’espèce de plante ;
- le type de sol ;
- les conditions du moment.
Autrement dit, même si le labour ne réduisait pas fortement la diversité apparente, il pourrait modifier la fonctionnalité du système mycorhizien en favorisant certains champignons au détriment d’autres.
Des espèces peut-être déjà perdues dans les sols agricoles
Une hypothèse évoquée est qu’il existe peut-être des champignons mycorhiziens très sensibles au labour qui ont déjà disparu d’une grande partie des sols agricoles.
Comme il y a une forte variation spatiale des communautés de champignons, même à très petite échelle, il est difficile de comparer simplement une prairie voisine et une parcelle labourée. Les différences observées peuvent venir autant de l’histoire locale du sol que du travail du sol lui-même.
Les intervenants soulignent donc qu’on manque de comparaisons vraiment solides entre sols retournés et non retournés sur des temps très longs. Il serait possible que certaines espèces aient déjà été éliminées depuis longtemps dans les systèmes agricoles intensifs, et qu’il faille de très longues périodes sans labour pour espérer les revoir revenir.
Ce qu’il faudrait mieux étudier
La conclusion de cette séquence est qu’on a encore besoin de nombreuses études, en particulier sur le lien entre travail du sol, champignons mycorhiziens et performance des plantes.
Les intervenants estiment qu’on sait assez bien :
- décrire les communautés fongiques ;
- voir des effets du labour sur les réseaux et sur les abondances.
Mais on manque encore d’outils et de données pour répondre clairement à la question agronomique centrale : qu’est-ce que cela change pour la plante ?
Et cette question est rendue difficile par le fait que le labour agit sur beaucoup d’autres dimensions en même temps :
- structure du sol ;
- humidité ;
- adventices ;
- minéralisation ;
- autres microbes ;
- racines.
L’effet observé sur la culture n’est donc jamais uniquement l’effet des mycorhizes.
Idée générale retenue
Au fil de l’échange, une idée forte se dégage :
Le labour a sans doute été, historiquement, une pratique efficace et compréhensible. Mais il agit comme une accélération artificielle du fonctionnement du sol, en mobilisant rapidement des ressources profondes et en simplifiant la conduite des cultures. En contrepartie, il dégrade progressivement le capital sol : matière organique, structure, biodiversité microbienne, réseaux mycéliens et résistance à l’érosion.
Concernant les mycorhizes, le labour ne signifie pas forcément disparition totale, mais plutôt :
- fragmentation des réseaux ;
- perturbation du fonctionnement ;
- sélection d’espèces plus opportunistes ;
- modification possible de la fonctionnalité au bénéfice ou au détriment des plantes.
La discussion ne débouche donc pas sur une condamnation simpliste, mais sur un appel à la prudence et à une meilleure compréhension des processus biologiques du sol.