Assolement innovant et transformation à la ferme : le retour d’expérience de la Ferme de la Belle Noé

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Créée dans les années 70 par les parents de Sébastien, la SARL la Ferme de la Belle Noé, est située à Trémuson dans les Cotes d’Armor (22). La ferme avait un atelier porc naisseur engraisseur avec 50 truies et un atelier vaches laitières. Dans les années 80, la production laitière est arrêtée à la fin des quotas laitiers.

C’est en 1996 que Sébastien commence à travailler dans l’exploitation en tant qu’aide familiale et s’installe définitivement en 1999.

En 2003, Sébastien reprend une charcuterie traiteur pour valoriser ses porcs à Saint-Brieuc. En 2007, il déménage le laboratoire à la ferme et ouvre un magasin à la ferme avant d’arrêter la transformation en 2009 pour se concentrer sur l’exploitation au départ en retraite de ses parents.  Il est donc seul sur une exploitation de 150 truies Naisseur engraisseur label rouge, avec présence d’une FAF (Fabrique d’Aliment à la Ferme) et de cultures classiques (blé, maïs, colza).

Après la rencontre avec sa femme, Edwige, ancienne directrice commerciale, ils décident de s’associer ensemble en 2022. Leur envie de diversifier le travail leur a permis de développer une fabrique de farine et huile à la ferme en vente directe. Ils ouvrent donc pour cela un magasin à St-Brieuc pour se faire connaître et pour le relocaliser en 2024 à la ferme en ouvrant le vendredi après-midi et la samedi matin. Aujourd’hui, la ferme à arrêter les truies et compte 1200 places en engraissement avec un assolement diversifié.

Schéma de l’assolement

Assolement 2017/2018 :

Assolement 2023/2024 :

L’assolement 2024 est beaucoup plus diversifié que celui de 2017. La diversification à principalement lieu sur 25 ha de terres pauvres, peu profondes et caillouteuses. Ces terres permettent de valoriser des cultures nécessitant peu de besoins et donc optimiser cette surface peu productive en temps normal. Les cultures les moins sensibles sont la moutarde, l’épeautre, le petit épeautre, le sarrasin et une petite partie de la surface en blé étant en variété ancienne.

Le but étant ici de continuer à nourrir les porcs de la ferme et donc de garder une autonomie alimentaire tout en diversifiant l’assolement et en valorisant au mieux les cultures.

Enjeux locaux

Ici, l’exploitation se trouve à proximité de la baie de Saint-Brieuc. Zone connue par la problématique des algues vertes, du a une concentration en nitrates trop élevé dans l’eau. Avec l’outil CRATer on observe que le score de l’impact des pratiques agricoles sur la biodiversité dans cette zone sont plutôt néfastes, sans oublier les secteurs de l’agro-alimentaire et de l’activité humaine. L’excès de nitrates (azote) provenant de certains élevages et certaines cultures de la région entraîne la pollution des cours d’eau et des nappes phréatiques. Par conséquent la vie aquatique est détériorée et les coûts de traitements de l’eau sont important.

Face à ces enjeux environnementaux, des solutions sont indispensables. La SARL la Ferme de la Belle Noé s’investit dans cette démarche de réduction avec la certification HVE. Cette certification valorise des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement, tels que la limitation des intrants la préservation de la biodiversité, une gestion raisonnée de la fertilisation azotée et protection des ressources en eau. Elle témoigne de la volonté de l’exploitant de concilier performance agricole et responsabilité environnementale, dans un contexte territorial particulièrement sensible. En plus de cela, Sébastien et Edwige ont décidés d’intégrer 2 MAEC, une pour les algues vertes et une autre pour le fauchage tardif.

Étapes de transition

Edwige et Sébastien sont allés visiter plusieurs fermes avant leur installation, ils ont eu pour projet par exemple de créer une production de houblon sur la ferme avec la transformation à la ferme ou même changer la destination des bâtiments disponibles en box à camping-car. Leur but était réellement de créer une plus-value sur l’exploitation.

Finalement, après un temps de réflexion, ils ont décidé de partir sur une transformation en huile et farine. Au niveau des étapes de transition de cultures, cela fut assez rapide

Objectifs de production et à long terme

Le but est de continuer sur le même système tout en restant raisonnable pour 2 personnes. Des quotas restent fixés par la réglementation comme celui de ne pas dépasser la production de 35 T de farine de blé (aujourd’hui à 20T) sans autorisations (art. D 666-25 du Code Rural). Pour dépasser cette quantité, il faudrait détenir un contingent de meunerie.

Au long terme, d’autres projets sont en tête pour Edwige et Sebastien comme la création d’une station de compostage permettant de valoriser des effluents organiques issus des végétaux plutôt que d’utiliser des engrais chimiques comme intrant. Cela permettrait de continuer la démarche agroécologique et bas carbone engagé par l’exploitation.

Suivi des cultures

Itinéraire technique de la Cameline


Itinéraire technique du Chanvre


Le chanvre est une bonne de tête de rotation dans un assolement, il est également un bon précédent pour des céréales à paille comme le blé. Sébastien et Edwige préfère récolter les pailles pour éviter de bourrer en passant avec des outils de travail du sol par la suite mais pour cela il est important d’avoir un débouché sûr. Si aucun débouché n’est présent dans les secteurs industriels ou si la paille n’est pas assez abondante, ils laissent les pailles au champ en roulant la paille pour bien l’écraser et qu’elle se décompose au maximum durant l’hiver.

Itinéraire technique de l'Epeautre


L’épeautre n’a aucun besoin en azote, avec un apport, il risquerait de verser. Le fongicide n’est quant à lui pas obligatoire et dépend de la situation de la parcelle.

Itinéraire technique de la Moutarde


La moutarde peut nécessiter un fongicide à réaliser en juin mais Sébastien et Edwige n’en ont jamais eu besoin.

Itinéraire technique du Sarrasin


Le sarrasin est une culture avec de bons débouchés en Bretagne et recherché par des coopératives. Ici, tout le sarrasin est transformé en farine pour les professionnels et particuliers.

Gestion des cultures

Au niveau de la gestion du travail du sol, Edwige et Sébastien labourent seulement après le maïs grain pour enfouir les cannes de maïs. Pour les autres cultures, c’est le travail du sol classique qui est effectué avec un outil à dent et/ou disques et rouleau combiné. Environ 2 coups sont passés au printemps pour détruire les couverts végétaux en place.

Au niveau des rotations, la seule obligation que se fixent Edwige et Sébastien est celle de respecter 5 ans entre colza – cameline – moutarde qui sont des espèces très proches et donc pour limiter les problèmes de ravageurs tel que la hernie des crucifères (Plasmodiophora brassicae), le phoma du colza (Leptosphaeria maculans) ou même des problèmes de fertilité.

Commercialisation

Au niveau de la commercialisation, Sébastien et Edwige transforme tout à la ferme en farine, en huile ou en moutarde. Les produits non-valorisés en vente directe sont valorisées au niveau de l’atelier porc dans une FAF. Les moyens de commercialisation des produits sont le magasin à la ferme et la livraison pour les professionnels (crêperies, pizzérias, restaurants, …). Pour les différentes valorisations, voici ci-dessous un tableau récapitulatif des produits vendus en magasin et aux professionnels.

Culture Débouché
Blé Farine - FAF
Maïs FAF
Chanvre Huile
Cameline Huile
Sarrasin Farine
Epeautre Farine
Colza Huile
Moutarde Moutarde
Seigle Farine


Pour la transformation, tout commence au champ avec la récolte des cultures, elles sont ensuite amenées directement au séchoir de la ferme, il ne faut pas perdre de temps à sécher les cultures pour ne pas diminuer la qualité des grains. Par exemple, pour fabriquer une huile sans perte de qualité, les grains ont besoins d’être entre 6 et 7% d’humidité.

Tout d’abord le grain est amené dans un pré nettoyeur, ensuite dans le séchoir par 5T maximum. Une fois séché, le grain est stocké dans des cellules de stockage différenciées par culture.

Quand Sébastien et Edwige décident de faire une farine, ils reprennent les graines sèches puis les passent dans un trieur avec une table de tri à 3 niveaux pour enlever les petites graines, les grains cassés et les grains trop gros pour pouvoir enlever les graines de chardons et les pailles présentent. Pour un bon triage, il faut savoir accepter de perdre du grain (environ 5-6%). Après tout cela, les grains sont brossés pour enlever toute la poussière présente dessus. Cela enlève tout de même 1% du poids brut.

Selon les cultures, le triage et les pertes sont plus ou moins importants, par exemple, pour le sarrasin, la perte est d’environ 10% car le sarrasin est pratiquement toujours en fleurs jusqu’aux gelées donc il y a des graines fécondées et non fécondées.

Une fois le grain propre et trié, pour la farine, il est envoyé dans un autre bâtiment pour être moulu. La ferme possède 2 moulins de 50 cm de large. Le grain est donc écrasé entre une meule dormante et une volante pour bien dérouler le grain et séparer l’enveloppe de la farine. Le produit passe ensuite dans le tamis pour séparer le son de la farine et choisir l’épaisseur de la farine. Un moulin est utilisé exclusivement pour des farines sans gluten. Au niveau du rendement, les moulins peuvent fournir chacun environ 15 à 18 kg de grain par heure soit environ 12 kg de farine nette.

Pour les huiles, une petite presse à huile fourni très bien pour les besoins en quantité. En une heure, elle peut produire entre 8L et 10L d’huile. Le tourteau étant un coproduit de la production d’huile, il est valorisé sur l’atelier porc et chez un éleveur bovin allaitant.

La production totale annuelle est d’environ 1500 L d’huile.

Une fois ces transformations faites, les huiles sont mises en bouteilles et les farines en sachet de 500gr à 25 kg.

Une des autres transformations réalisées est celle de la moutarde dans un laboratoire à la ferme. Celle-ci est commercialisée en 3 types, une nature, une au miel de sarrasin et une autre à l’estragon.

Equipement

Plusieurs équipements sont indispensables pour réaliser tout cela, tout d’abord un séchoir comme expliqué et montré ci-dessus. Différentes cellules à grains sont également nécessaires au bon stockage des graines sèches.  Autres nécessités pour réaliser de la farine, c’est le moulin !  Ici, les 2 moulins sont des moulins conceptualisés et commercialiser par un agriculteur du secteur de Bourg-en-Bresse ayant mis en place son moulin et réalisant lui-même les autres. L’avantage de ce système est pour Sébastien le « service après-vente » qu’il appelle « bon sens paysan ».

Les autres équipements importants sont également la presse à huile, le moulin pour la moutarde, l’ensacheuse et l’embouteilleuse.

Volet économique

Du coté investissement, la ferme a investi 450 000 € au global. Cette somme comprend tous les équipements expliqués juste avant en sachant que rien que le séchoir a coûté environ 75 000 € à lui seul. Dans ce budget il faut également compter la rénovation de la maternité transformée en labo pour la farine et l’huile, lieu d’ensachage et stockage. Un bâtiment a également été construit en agrandissement à un hangar pour pouvoir y installer le séchoir et le trieur, l’ancien hangar lui contient les silos de stockage de grain.

Il faut savoir que ces investissements ont été réalisé par la volonté d’Edwige et Sébastien d’avoir un lieu de transformation très propre, il n’est en réalité pas obligatoire d’être aussi strict en termes d’hygiène. La construction du hangar fermé pour le séchoir n’est également pas un investissement obligatoire quand les infrastructures sont déjà présentes sur l’exploitation.

Du coté rentabilité, il faut d’abord regarder les marges brutes. Ici, lors du bilan du 01/01/2024 au 31/12/2024, les marges étaient :

Culture Marge brute (en €/ha)
Blé 2137 € après travaux de récolte
Cameline 1186 € avant travaux de récolte
Chanvre 1181 € après travaux de récolte
Colza 2579 € après travaux de récolte
Epeautre 467 € après travaux de récolte
Moutarde 1040 € après travaux de récolte
Sarrasin 3289 € après travaux de récolte

Les marges brutes sont ici données sur une seule année étant donné que les données ne 2023 sont « faussées » par le départ du projet et celle de 2025 pas encore finalisées au niveau comptable lors de la rédaction de l’article.

Sources

o  Enquête réalisée à l’exploitation de la SARL La Ferme de la Belle Noé, avec Sébastien LE GLATIN et Edwige GUILLON, par Louis ETIENNE, étudiant en BUT 3 Génie Biologique parcours Agronomie à l’IUT d’Angers, le 30/12/2025.

o  Outil CRAter