Alain CANET - Le Poulet de Chair et l'Oeuf Agroforestier : Arbres et Territoire - 3/7

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Dans cette intervention, Alain Canet montre comment l’agroforesterie peut s’appuyer sur les routes, talus, fossés et bandes enherbées gérés avec les départements. Il insiste sur le dialogue entre agriculteurs et gestionnaires publics, car ces interfaces peuvent devenir de véritables réservoirs de biodiversité et de biomasse. À partir d’exemples de sols érodés du Gers, il rappelle que le problème n’est pas seulement “la mauvaise année”, mais surtout l’état du sol : sol nu, lessivage, perte de matière organique, disparition de la vie. À l’inverse, un bosquet voisin reste frais, riche en eau, champignons, vers de terre et végétation, malgré l’été. Pour Alain Canet, l’agroforesterie consiste à s’inspirer de ce fonctionnement naturel afin de restaurer la fertilité, produire davantage et mieux résister aux chocs climatiques. Haies, régénération naturelle et bandes enherbées deviennent alors des leviers essentiels pour protéger les cultures, les talus et les élevages.

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Résumé
Dans cette intervention, Alain Canet montre comment l’agroforesterie peut s’appuyer sur les routes, talus, fossés et bandes enherbées gérés avec les départements. Il insiste sur le dialogue entre agriculteurs et gestionnaires publics, car ces interfaces peuvent devenir de véritables réservoirs de biodiversité et de biomasse. À partir d’exemples de sols érodés du Gers, il rappelle que le problème n’est pas seulement “la mauvaise année”, mais surtout l’état du sol : sol nu, lessivage, perte de matière organique, disparition de la vie. À l’inverse, un bosquet voisin reste frais, riche en eau, champignons, vers de terre et végétation, malgré l’été. Pour Alain Canet, l’agroforesterie consiste à s’inspirer de ce fonctionnement naturel afin de restaurer la fertilité, produire davantage et mieux résister aux chocs climatiques. Haies, régénération naturelle et bandes enherbées deviennent alors des leviers essentiels pour protéger les cultures, les talus et les élevages.

3/7 - Alain CANET - Le Poulet de Chair et l'Oeuf Agroforestier : Arbres et Territoire


Troisième volet d'une formation en sept parties sur le thème du poulet de chair et de l'oeuf agroforestier. Formation présentée par Alain CANET, directeur d'Arbres et Paysages 32, président de l'AFAF (Association Française d'Agroforesterie).

Réalisée en partenariat avec Gaia Consulting/Caroline HEBERT.



Travail avec le département et gestion des interfaces

Alain Canet change ici un peu d’angle, tout en restant dans le thème « arbres et territoires ». Il présente un travail important mené à l’échelle du département, en lien avec le conseil départemental, qui dispose d’un patrimoine routier très important.

Il rappelle que les anciennes DDE, les directions départementales de l’équipement, n’existent plus : leurs compétences ont été transférées aux départements. Cela change la manière de penser la gestion des bords de routes, des talus, des fossés et de toute cette trame linéaire qui constitue un gisement considérable pour l’agroforesterie et la régénération naturelle.

Il montre un exemple de haie en cours de constitution, avec seulement deux ou trois ans de ronces, un jeune chêne en formation, et au premier plan un autre chêne, avec aussi du prunellier. Pour lui, cette végétation assure déjà plusieurs fonctions :

  • maintien du talus ;
  • protection du site ;
  • potentiel de production de biomasse ;
  • possibilité de protéger, par exemple, un poulailler placé derrière, ou des poules pondeuses, ou encore des poulets de chair.

Dans l’exemple cité, il y a simplement un champ derrière, mais l’idée est bien de montrer que la régénération naturelle assistée est une solution gratuite ou peu coûteuse : on entretient là où c’est nécessaire, mais on laisse aussi pousser.

Il distingue alors deux logiques de gestion :

  • en bas, là où l’on est gestionnaire de la route, on entretient pour la sécurité et le fonctionnement de l’infrastructure ;
  • en haut, là où l’on est agriculteur, on taille correctement et on valorise le produit.

Cela suppose du dialogue. En agroforesterie, qu’il s’agisse des techniciens de rivière, des chemins ou des routes, on travaille toujours à une interface. Cette interface est d’autant plus sensible qu’elle correspond souvent à une limite foncière et fonctionnelle :

  • jusqu’au fossé, on est en principe dans le domaine public ;
  • au-dessus, dans le champ, on est dans le domaine privé.

C’est précisément sur cette zone de contact, là où la végétation peut pousser, qu’il faut coopérer. Pour Alain Canet, l’enjeu porte sur des milliers et des milliers de kilomètres qu’il va falloir apprendre à gérer autrement, en laissant pousser et en accompagnant cette dynamique.

Ce que montre le paysage : prudence et diagnostic des sols

L’image commentée sert pour lui d’avertissement. Elle dit qu’il faut garder de la prudence dans les métiers de l’agriculture et de l’aménagement.

Il décrit deux coteaux, avec du sol nu travaillé, des eaux de ruissellement, des phénomènes de lessivage, et une roche mère calcaire qui affleure. Dans le monde agricole, on entend souvent dire : « l’année n’est pas bonne ». Or, ce qu’il veut montrer, c’est qu’il faut aller plus loin que cette explication générale.

Dans son exemple :

  • en bas du coteau, là où la terre s’est accumulée à cause de l’érosion, l’année semble bonne, puisque les plantes ont levé et poussé ;
  • en haut du coteau, sur une grande partie du champ, plus de la moitié des plantes n’ont ni levé ni poussé.

La conclusion est claire : ce n’est pas seulement « l’année » qui n’est pas bonne, c’est l’état du sol qui pose problème.

Bien sûr, il y a chaque année des incidents climatiques :

  • parfois il pleut trop ;
  • parfois il ne pleut pas assez.

Mais selon lui, on entre désormais dans une nouvelle ère climatique : à moindre choc, un problème apparaît. Les sols sont devenus beaucoup plus sensibles. Si l’on n’intervient pas avec des plantes réparatrices, des couverts, et toute une série de régulations, certains de ces sols finiront par ne plus rien produire, ou si peu que la récolte n’en vaudra même plus la peine.

Il insiste aussi sur un point d’expérience : il récupère souvent des terres dans cet état de dégradation.

Le contraste entre un sol cultivé nu et un bosquet d’arbres

Alain Canet prend ensuite un autre exemple, dans le département du Gers au mois d’août, même si, précise-t-il, on pourrait observer la même chose ailleurs.

Le paysage présente :

  • un bosquet d’arbres d’environ un hectare ;
  • trois ou quatre hectares de sol nu cultivé.

Le fait que le sol soit nu en août signifie qu’il y avait auparavant une céréale, puis qu’un outil de déchaumage est passé. On est donc dans une situation classique : les chaumes ont été travaillés, dans l’attente d’un semis, par exemple de colza, à la fin de l’été.

Mais lorsqu’il arrive sur place, ce qu’il observe dans la parcelle cultivée l’attriste :

  • le sol n’est pas forcément mort, mais il n’est pas en bon état ;
  • cela ne grouille pas de vie ;
  • dans les prélèvements, il ne trouve pas de vers de terre ;
  • il ne trouve pas d’eau.

Il en déduit que le prochain semis devra se faire dans des conditions difficiles.

Puis il décide d’entrer dans le bois voisin pour aller voir. Et là, à quelques dizaines de mètres seulement, il trouve tout autre chose :

Le contraste est saisissant : le même jour, à 50 mètres d’intervalle, on a deux mondes différents. Dans le champ nu, si un gros orage arrive, l’eau ne rentrera pas correctement dans le sol. Dans le bois, tous les indicateurs de fonctionnement biologique sont présents.

La critique du sol laissé nu « pour se reposer »

Alain Canet pousse alors le raisonnement avec une certaine ironie. Dans le champ, on a fait une culture de blé d’environ 70 cm de haut pendant la période humide de l’année. Autrement dit, on a peu utilisé le sol en intensité biologique. Ensuite, on l’a laissé nu, au nom du repos du sol.

Il reprend cette idée pour la contester : on dit parfois qu’il faut laisser le sol se reposer, qu’il faut le laisser nu. Mais le résultat observé est l’inverse de ce qu’il faudrait rechercher :

  • si la pluie arrive, tout part en aval ;
  • il n’y a pas de matière organique ;
  • il n’y a pas de vie visible.

Autrement dit, un sol nu ne se repose pas : il se dégrade.

Le rôle des arbres dans le cycle de l’eau

Dans le bois, Alain Canet observe un peu plus de 150 chênes pubescents, chacun d’environ 40 cm de diamètre. Ces arbres évapotranspirent énormément, plus de 100 litres d’eau par jour pour certains.

Cela crée un apparent paradoxe :

  • dans la parcelle cultivée nue, il n’y a pas d’eau ;
  • dans le bois, où la consommation d’eau est très importante, l’eau reste disponible et les arbres ne montrent aucun signe de stress.

Il insiste : dans ce bois, il produit environ 15 tonnes de matière sèche par hectare et par an, avec une consommation d’eau considérable, et pourtant :

  • il y a toujours de l’eau ;
  • les feuilles ne jaunissent pas ;
  • les chênes ne manquent pas d’eau.

Pour lui, cela doit interroger directement l’idée selon laquelle « mettre trop de plantes » ferait forcément disparaître l’eau. L’observation montre au contraire qu’un système végétal fonctionnel produit davantage de biomasse, maintient davantage de biodiversité, soutient plus d’animaux, plus de champignons, plus de vers de terre, tout en gardant une meilleure dynamique hydrique.

Copier le fonctionnement du bois en agroforesterie

À partir de là, Alain Canet résume ce que cherche à faire l’agroforesterie : copier ce fonctionnement.

Il précise bien qu’il ne s’agit pas de mettre du blé dans la forêt. L’objectif est plutôt de comprendre les circulations d’eau, de matière organique, de vie et d’énergie dans un écosystème forestier, puis d’en retrouver une partie des effets dans un système agricole.

Autrement dit, il s’agit :

  • d’introduire quelques arbres ;
  • d’introduire quelques grandes plantes ;
  • de trouver des moyens d’ajustement ;
  • d’optimiser les échanges et les circulations observés dans les systèmes naturels.

Sans cela, l’agriculture rencontrera de plus en plus de problèmes.

Productivisme et productivité

Alain Canet fait alors une distinction importante :

  • le productivisme peut être un problème ;
  • la productivité, elle, est une solution.

Pour lui, il faut viser une productivité importante et intéressante, mais sans détruire le milieu. Le principe est simple :

  • on prélève le poulet ;
  • on prélève l’œuf ;
  • on prélève le grain ;
  • mais on laisse de la matière.

Il insiste sur cette idée parce qu’elle est fondamentale dans son raisonnement : la production ne doit pas se faire en exportant tout, au point d’appauvrir les sols et les écosystèmes.

L’érosion gagne toujours sur les petits volumes de terre

Il rappelle ensuite une évidence visuelle : entre une petite chose et une grosse chose, c’est la petite qui perd. Ici, la « petite chose », c’est le morceau de sol exposé à l’érosion.

Partout dans le monde, partout en Europe, partout en France, dès qu’il y a des sols nus et un peu de relief, l’eau ne rentre plus comme elle le devrait. Pourquoi ? Parce que la matière organique, qui jouait un rôle d’éponge, a disparu.

Il ajoute que, sauf dans quelques situations minoritaires, la tendance générale est bien celle-là.

Pour reconstituer un morceau de terre très dégradé, il faut ensuite beaucoup de temps :

  • pour dégrader, quelques années peuvent suffire ;
  • pour reconstruire l’ensemble d’une parcelle, il peut falloir des décennies.

Il nuance cependant : en cinq ou six ans, on peut déjà remettre en place une activité biologique à peu près nécessaire et suffisante. C’est l’avantage des sols, des plantes et de la nature : ils ont une capacité de reconstruction. Mais cette reconstruction exige de la constance.

À l’inverse, un coup de charrue répété chaque année remet tout à zéro. Il note d’ailleurs que c’est aussi une vraie difficulté dans certaines formes d’agriculture biologique, où le travail du sol reste important. D’où la nécessité de continuer à ajuster les pratiques et à coopérer pour trouver de bonnes solutions.

Régénération naturelle et gestion de l’existant

Alain Canet montre ensuite des haies qui peuvent paraître en mauvais état. Les arbres sont parfois en train de mourir, l’ensemble paraît peu esthétique, mais cela reste une haie. Et cette haie est pleine de vie :

  • beaucoup de lierre ;
  • beaucoup de jeunes plants ;
  • une capacité de régénération.

Il alerte donc sur les jugements trop rapides. Des haies qui semblent « sales » ou « finies » sont souvent encore très fonctionnelles et capables de repartir si on leur laisse de l’espace et du temps.

Il évoque aussi les arbres morts et les grandes crises sanitaires, notamment la graphiose de l’orme, qui a provoqué la disparition de nombreux ormes. Il rappelle que ce n’était évidemment pas de gaieté de cœur que ces arbres ont disparu, tant ils étaient omniprésents dans les paysages.

Mais il souligne aussi qu’ils ont été remplacés :

  • par des frênes ;
  • par des chênes ;
  • par des érables.

Autrement dit, les formations végétales évoluent. Encore faut-il laisser ces formations et ces espaces se régénérer naturellement.

Les bandes enherbées et les fossés comme espaces agroforestiers

Il termine sur des espaces sur lesquels on peut beaucoup travailler :

  • les bandes enherbées ;
  • les fossés.

Ces espaces sont aujourd’hui réglementés en agriculture. Il évoque notamment des bandes de 2 × 5 mètres, ce qui représente à l’échelle du territoire des surfaces considérables, de l’ordre de millions d’hectares concernés.

Dans l’exemple présenté, on voit :

  • au fond, un peuplier ;
  • au premier plan, un saule ;
  • et entre les deux, la plupart du temps, rien.

Pour lui, le métier d’agroforestier consiste justement à laisser pousser ces espaces sans empiéter sur la culture ou sur l’élevage. Quand on dispose de deux fois cinq mètres, il est possible de :

  • laisser la végétation se développer ;
  • la gérer ;
  • récupérer la biomasse produite.

Il donne un exemple concret de coopération : son voisin céréalier possède trois kilomètres de bandes enherbées qu’il laisse pousser. Lui-même dispose d’une machine qui taille et récupère cette biomasse, qu’il utilise ensuite en BRF pour le maraîchage.

Ainsi, à partir de presque rien — un saule, un peuplier, un linéaire apparemment vide — on peut obtenir, sur seulement 150 mètres visibles :

  • des milliers de végétaux ;
  • des centaines d’arbres.

Ces végétaux :

  • protègent ;
  • tiennent le talus ;
  • abritent des auxiliaires ;
  • produisent de la biomasse.

L’idée d’entrée en matière est donc simple : en laissant pousser et en gérant intelligemment ces espaces, on obtient à la fois plus de biodiversité et plus de biomasse. Et, conclut Alain Canet, les deux ne sont évidemment pas incompatibles.